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3 - LES CROYANCES DANS LA CULTURE DE L’ARGENT



Les symboles

Dès que l’homme fut capable de les créer, les symboles exercèrent sur lui une véritable fascination. Son apparition fut le commencement d’une mutation chez les hominidés, probablement la plus prodigieuse de l’histoire du vivant. Par la maîtrise des symboles un mammifère se libérait de la perception des sens en entrant dans le monde de la perception mentale. L’homme pouvait nommer, se représenter et raisonner. Le symbole lui attribuait le pouvoir de la maîtrise du monde.
Pendant des millénaires, l’homme, abusé par les progrès et le pouvoir de domination sur la nature que le symbole lui octroyait, a cru que celui-ci disposait d’un réel pouvoir de réalisation. Il était persuadé que son utilisation par invocation ou par représentation donnait le pouvoir d’obtenir la réalisation de l’idée que le symbole représentait. Les civilisations préindustrielles se sont bâties sur cette croyance. Celle des pharaons dans l’Egypte ancienne, exemplaire à cet égard, a produit à partir de cette conviction une culture aussi grandiose qu’illusoire et par conséquent, mortelle. Aujourd’hui encore, dans les religions, les sectes, la sorcellerie et la magie, le symbole est supposé détenir un pouvoir d’accomplissement.
Par la raison et l’expérience, nous savons aujourd’hui que le symbole n’est que la représentation d’une idée et le pouvoir que l’homme en tire, c’est lui qui l’exerce dans les réalisations que lui permettent les symboles. Ces symboles créent des langages sans lesquels la maîtrise d’activités intellectuelles aussi diverses que la communication, la musique et les mathématiques seraient impossibles. L’œuvre n’est pas un produit du pouvoir magique du symbole, mais celui de la raison qui nie la superstition en utilisant le symbole comme outil de la représentation et non celui de l’accomplissement.
Dans la culture de l’argent, la superstition tient une bonne place car elle est une source de profit. Elle appartient au monde sauvage qui repose sur le rapport de force. Elle est un instrument de domination utilisé depuis l’époque préhistorique. Les gourous, les mages et les chefs religieux ont utilisé la foi des fidèles et la croyance aux pouvoirs magiques des symboles pour s’octroyer celui de la condamnation mystique. Ce pouvoir de décision sur la qualité de la vie de l’âme des fidèles après leur mort a scellé aux dépens du peuple un pouvoir définitif exorbitant dont les chefs religieux ont su profiter.
La morale de l‘argent a brisé les dernières réticences à l’égard d’un goût ostensible pour l’argent. Rares sont les superstitions dont les comportements ne s’observent pas dans des organisations partageant ce goût vénal. La superstition est un des marchés de l’économie libérale. La permissivité envers la superstition, dans le mépris de la raison, repose sur la capacité des croyances irrationnelles à produire du profit. Les adeptes à ces croyances sont de plus en plus nombreux faute d’éducation.
Le symbole a libéré l’homme en lui donnant le pouvoir de la maîtrise du monde, un pouvoir qui lui échappe dès lors qu’il cède à la tentation de la croyance en ses pouvoirs magiques.



La prière

Parmi les croyances magiques, les invocations et la prière tiennent une place toujours importante aujourd’hui. L’effet thérapeutique, placebo ou non, de ces actions leur donne une légitimité que la rationalité pourrait leur refuser. La science n’a pas encore été en mesure de démontrer la réalité des actions positives de la pensée à distance. Pourtant, qui n’a pas été plusieurs fois dans sa vie intrigué par d’apparentes transmissions de pensées inexplicables. Mais accepter l’idée que l’on ne sait pas tout ne justifie pas que l’on s’adonne follement à des comportements irrationnels. En attendant une confirmation éventuelle de la science des effets de la pensée à distance, dans les situations d’impuissance, il vaut mieux s’adonner à la prière plutôt que de sombrer dans le désespoir. Si cette croyance aide à préserver la vie, pourquoi la rejeter.
Toutefois, pour les rationalistes, dans sa fonction de communication avec les puissances surnaturelles et d’influence sur la vie quotidienne, la prière et toutes les invocations plus ou moins ritualisées sont plutôt perçues comme une perversion intellectuelle par sa vaine tentative de court-circuiter les lois naturelles.
L’histoire démontre que le respect des lois naturelles a fait progresser l’humanité tandis que la soumission au surnaturel est à l’origine des pires errements nuisibles. La culture de l’argent en favorisant les croyances au surnaturel tourne le dos à la civilisation et conduit l’humanité vers la régression.



Les religions

Les croyances sont un facteur déterminant dans l’histoire civilisatrice des sociétés.
Au cours de l’évolution de la biosphère, les organes des êtres vivants sont apparus au gré des mutations et de la sélection naturelle pour répondre à des besoins spécifiques. La culture qui est un produit de la nature, obéit à ces mêmes règles créatives et sélectives de l’évolution. Toutes ses créations institutionnelles et organiques sont le fruit d’une sélection par l’adaptation. Ainsi, les institutions religieuses, économiques et politiques qui ont structuré les sociétés, sont apparues tels des organes et ont subsisté pendant la période qui correspondait à leur efficacité à répondre à un besoin. Une multitude de religions sont ainsi apparues et ont disparu sous l’effet de la concurrence des idées. Chacune a tenté d’apporter des réponses aux questions de l’époque. Elles ont agi comme des thérapies pour apaiser les angoisses que l’ignorance des hommes suscite.
    Le rôle civilisateur des religions n’est pas négligeable car la foi mystique est un puissant générateur d’énergie pour exécuter la volonté prétendue des dieux. Lorsque cette volonté s’est exprimée à travers une morale proche de la morale de la vie, les comportements des adeptes ont été suffisamment protecteurs pour que leur religion perdure à travers les siècles.
    Les hommes peuvent-ils se passer de la foi ? À en juger le nombre des agnostiques qui vivent bien, on peut penser que oui. Toutefois la réponse n’est pas évidente. C’est pourquoi, nous devons témoigner du respect envers les religions qui se fondent sur une morale suffisamment proche de celle de la morale de la vie. Elles manifestent une efficacité thérapeutique et un rôle bienfaisant pour l’ordre public.
En revanche, il existe d’autres enseignements superstitieux qui sont éloignés de la morale de la vie et parfois même en opposition radicale. C’est le cas des superstitions extrémistes. Elles méprisent l’homme et exigent sa destruction sous le prétexte du sacrifice à des idées et des principes plus sacrés que la vie humaine. Leur fanatisme les oppose irréductiblement aux autres croyances. Les fanatiques sont à l’origine d’interminables conflits religieux.
D’autres courants superstitieux moins dangereux sont nuisibles par le gaspillage qu’ils entraînent.  En fondant leur croyance sur le pouvoir de modifier le cours du destin avec des symboles, des rituels et des offrandes, ils dilapident un temps et un argent qui seraient plus utiles dans des activités plus protectrices. Le risque le plus grave que fait courir l’addiction des fidèles au symbolisme supposé efficace est la perte de leur autonomie et les pratiques dangereuses pour la santé.
La foi religieuse est un produit de l’éducation. Elle se perpétue à travers les enseignements dispensés dans les familles, les églises, les mosquées ou les temples. Son existence est ainsi essentiellement déterminée par la géographie. Son avantage sélectif sur la morale laïque restera en sa faveur tant que la laïcité abandonnera aux religions l’enseignement de la morale. Une culture d’Etat doit se construire à partir d’une réflexion laïque. La morale de la vie, par sa rationalité et son universalité, initierait un enseignement et une éducation sûrement plus protecteurs que ceux qui sont issus des vieux livres sacrés, poussiéreux, empiriques et partisans.



La souffrance mystique

   Par sa justification religieuse, l’expiation, la mortification, les sacrifices corporels ou mentaux et toutes les souffrances volontaires ou infligées relèvent d’une conception qui  instrumentalise l’homme en objet magique doué d’un pouvoir surnaturel. L’idée que l’homme peut par la souffrance exercer un pouvoir à distance s’inscrit dans une représentation magique du monde.
Dans l’ignorance des lois de la nature et du fonctionnement humain, pour faire accepter l’insupportable souffrance humaine, les chefs religieux lui ont attribué un pouvoir de purification de soi et de sauvegarde pour autrui. Il perpétuait ainsi la tradition millénaire de la croyance dans le pouvoir d’accomplissement du symbole. La souffrance agirait à l’image du feu qui purifie.
La souffrance acceptée à cause de son pouvoir supposé actif s’est transformée au fil du temps en un outil magique désiré. Le goût pour le pouvoir magique a institué la souffrance volontaire en tant que méthode active d’évolution individuelle et collective.
Certaines religions ont désigné cette mortification comme l’expression d’une volonté divine. Cette souffrance capitaliserait la reconnaissance des dieux au profit de l’individu et du groupe.
Ce goût pour la souffrance va à l’encontre de l’épanouissement de la vie.
La lutte contre la souffrance mobilise chez le patient une grande quantité d’énergie mentale qui n’est plus disponible pour les échanges ordinaires salutaires à la vie. C’est pourquoi, dans la Morale la vie, seule la souffrance causée par l’effort est acceptable. Dans ce cas, elle n’est pas une finalité, mais le prix à payer pour réussir un projet protecteur.
La souffrance de l’effort gratuit mais limité éprouvée au cours de la pratique d’une activité comme le sport peut être un projet moral par l’apport à la santé physique et mentale, de bienfaits  qui ne sont plus à démontrer.
En revanche, aux souffrances involontaires, la morale de la vie nous presse de trouver une parade à l’aide des progrès de la science pour les apaiser. Quant aux souffrances sacrificielles, elle nous informe que selon la théorie des échanges, elles relèvent de l’ignorance ou de la morbidité.
Cette vision masochiste de la vie confortée notamment par les religions du Livre trouve aisément sa place dans la culture de l’argent parce que sa  morale est indifférente à la vie tant que le profit n’est pas menacé.



L’amour mystique

Certains comportements religieux sont suspects d’immoralité. L’amour mystique est l’un d’entre eux. Lorsque la confiance envers le surnaturel se double de la soumission, la protection de la vie humaine peut ne plus être l’ultime sens de la vie. Dans ce cas, le mystique devient un ennemi potentiel dont il est prudent de se méfier. L’amour mystique fanatique à l’instar de toute forme d’amour exclusif altère les échanges vitaux. Il peut être considéré par son excès comme une perversion quand l’objet de cet amour n’est pas précisément la vie. La morale de la vie place l’échange humain au-dessus de tout car il est infiniment plus riche que celui que l’on peut avoir avec les mythes, les animaux, les objets ou le monde virtuel.
Toutefois, cette relation excessive ou fanatique est rarement un choix naturellement consenti. Il est le plus souvent une adaptation à la discrimination sociale et aux frustrations dues aux lacunes de l’éducation. Celle-ci, le plus souvent empirique, mal maîtrisée, parfois totalement irresponsable, produit dans la formation de certains individus des carences qui les isolent dans une solitude douloureuse. La frustration qui en découle, qu’elle soit affective, sexuelle, intellectuelle ou existentielle engendre des comportements d’échanges réducteurs. Par compensation, elle se traduit chez beaucoup d’individus par l’idolâtrie animale ou mystique.
L’amour projeté sur des animaux ne présente pas de grands risques pour la société et reste souvent une compensation salvatrice. En revanche, l’amour fanatique pour de simples idées peut faire naître des vocations à toutes sortes d’aventures sanguinaires sensées libérer. Les promesses exaltantes de sectes et de courants religieux fanatiques attirent les frustrés comme la lumière attire les moustiques. Ces naïfs s’y brûlent ou sont piégés dans l’aveuglante tromperie.
L’histoire a retenu les noms de mystiques considérés comme des modèles. Certains d’entre eux, au regard de la morale de la vie, sont perçus comme des individus suspects. Leur prosélytisme pour un mode de vie destructeur par l’exaltation de la mortification, du goût de la souffrance, de la solitude et l’affirmation d’une volonté de criminaliser le plaisir sans discernement situe leurs convictions hors du champ de la morale de la vie.
Le danger de l’amour mystique est flagrant lorsque le respect du dieu est supérieur à celui de la vie humaine. Il fait courir le risque d’une soumission aveugle acceptant les mutilations et le meurtre au nom de ce dieu. Les adhérents à une théorie religieuse ou laïque prônant le meurtre au nom d’une idée sont des ennemis de l’espèce humaine. Tuer un être humain au nom d’un dieu relève de la plus haute trahison. La tolérance envers une foi religieuse ou une conviction philosophique trouve sa limite précisément dans leur respect absolu de la vie humaine, un respect qui ne peut être inférieur à celui du dieu dont on se réclame.
Les religions ou philosophies dont le respect de la vie n’est pas clairement défini comme leur fondement moral sont légitimement ressenties comme potentiellement dangereuses. Le flou moral de certaines religions peut inspirer une suspicion envers leurs fidèles et être à l’origine de leur discrimination. Afin de protéger ces fidèles, les responsables et les prédicateurs de ces obédiences religieuses devraient affirmer clairement leur adhésion au fondement de la morale de la vie et aux valeurs qui en découlent. Cette affirmation devrait être une exigence émanant de la puissance publique. Elle consoliderait la paix sociale et faciliterait la coexistence de cultures diversifiées dans un Etat laïc.
L’équilibre mental du citoyen dépend de son adhésion absolue au fondement de la morale de la vie. La connaissance de cette morale grâce à son enseignement éviterait à nombres d’entre eux des errements désastreux dans des groupes aux idéologies douteuses.
  C’est le rôle de l’Etat républicain que d’ancrer les cultures de la nation sur les valeurs qui l’ont fondé. Il remplira ce rôle en attribuant à l’enseignement et à l’éducation la fonction d’initier au mode d’emploi de la vie.
L’aggravation des inégalités de l’éducation que l’on observe chez les enfants qui ne jouissent que d’une éducation familiale, se réduira lorsque « l’Education nationale » ajoutera à sa mission d’enseignement générale, celle de l’enseignement de la science morale et de l’éducation dans la Morale de la vie.



L’affrontement mystique

La planète est aujourd’hui le théâtre d’affrontements violents. Leurs auteurs belliqueux se réclament pour la plupart d’idéaux extrémistes.
L’impérialisme de la liberté néo-libérale a laminé les cultures traditionnelles et par réaction, renforcé les courants extrémistes. En quelques décennies, la violence s’est banalisée et l’intouchable liberté a servi d’argument pour justifier les comportements les plus dangereux.
Les cultures traditionnelles dégradées, sans modèles et méthodes acceptables à suivre, génèrent une insatisfaction généralisée et un désir de changement. La peur de l’avenir exacerbe le sentiment d’impuissance des individus les plus fragiles qui brûlent d’agir pour reprendre confiance en eux. Ils choisissent alors, des voies d’action inspirées par leur environnement culturel, un choix naturellement déterminé  par le déséquilibre de leurs flux d’échanges individuels.  Les plus généreux, mais aussi les plus utopiques d’entre eux sont attirés par les groupes d’action politique extrémiste ou les mouvements religieux fanatiques.
La paix des Etats libéraux est ainsi menacée par le fanatisme. Elle est rongée de l’intérieur par des courants idéologiques nationalistes et ségrégationnistes tandis qu’elle est attaquée de l’extérieur par des courants religieux hégémoniques.
Alors que la menace intérieure n’est actuellement exercée que par de petits groupes d’activistes très minoritaires, à l’extérieur, les ennemis de la culture de l’argent se développent au sein d’un large vivier.
Parmi les adeptes des morales mystiques, un certain nombre d’entre eux sont exacerbés par la disparition des valeurs morales traditionnelles et par la perspective angoissante d’être conduit vers une impasse par la culture de l’argent. Ils se réfugient dans l’idée que le fanatisme est la seule voie possible du changement. On compte parmi eux les adeptes de sectes organisées ainsi que des extrémistes musulmans  dont la lecture littérale du Coran les invites à utiliser la violence comme un instrument de prosélytisme. Cette interprétation est d’autant plus aisée qu’elle est laissée à la discrétion de chaque imam. Dans ce livre, la glorification de la fraternité côtoie celle de la haine. Les frustrés n’ont aucune peine à y trouver les justifications à l’action violente.
Après des siècles de déclin, la culture musulmane est malade. Elle est atteinte par le cancer de la permissivité et de la violence. Certes la majorité des musulmans sont indemnes, mais cette violence métastase tout de même la plupart de ses communautés à travers le monde, Les attentats se succèdent. Le communautarisme se développe. En occident, leur art populaire exprime le rejet et l’hostilité envers la culture du pays qui les héberge. Cette violence discriminatoire est aussi manifeste dans plusieurs pays musulmans. L’intolérance, la discrimination et même les persécutions poussent à l’émigration des dizaines de milliers de chrétiens. Par ailleurs, la rareté des manifestations populaires pacifiques des citoyens musulmans contre les crimes des fanatiques islamistes, les expose à la suspicion de complicité passive.
Après des siècles de productions prestigieuses, la culture musulmane a connu un déclin qui se manifeste aujourd’hui par sa difficulté à trouver la voie du développement. Si la majorité des musulmans accepte l’idée d’un métissage culturel enrichissant avec l’occident, une minorité d’entre eux la refuse tout en souffrant de la décadence de leur culture. Leur fierté est atteinte par leur appartenance à une culture dévalorisée qui peine à s’adapter. Cette frustration les motive à participer à des mouvements extrémistes dans un espoir malheureusement vain d’un renouveau de leur culture.
En réaction à la puissance américaine qui s’inscrit davantage dans un rapport de force plutôt que dans un rapport d’intérêt, les mouvements mystiques islamistes se sont radicalisés et ont été tentés par l’utilisation de l’arme des faibles de corps et d’esprit, celle de la violence. L’exemple du comportement dominateur américain avec ses références religieuses en réaction, a pu servir d’argument pour une lecture fanatique du Coran. Cette lecture spécieuse a convaincu certain de leurs membres de devenir des soldats de l’accomplissement divin. Elle a donné à la volonté divine, une valeur suprême, supérieure à celle de la vie humaine.
Face aux terroristes mystiques, la référence religieuse dont se réclament certains responsables politiques américains pour défendre le libéralisme au nom de la démocratie, soutenus par de puissants lobbys religieux, augmente le risque du déplacement d’un affrontement mondial sur le terrain religieux.
Pendant longtemps la volonté de puissance s’est accomplie dans la conquête territoriale. Depuis peu, la puissance économique est l’expression de cette volonté. Après les guerres territoriales et la guerre économique, le risque est grand que la volonté de puissance religieuse prenne le relais et nous conduise vers des affrontements sanglants interculturels. Des signes précurseurs sont visibles. Le prosélytisme religieux gagne en intensité et s’exerce dans tous les Etats. La croissance des églises et des sectes est significative. Par ailleurs, l’inertie et l’irresponsabilité des courants laïques laisse le champ libre aux conquêtes des esprits, nouvel eldorado des missionnaires au service d’un pouvoir théocratique dominateur. Bientôt, l’espoir de ces nouveaux conquérants d’accroître leur emprise ne pourra se faire qu’aux détriments de leurs concurrents religieux. Alors, nous serons à la veille d’un risque d’affrontement probablement plus dévastateur que les guerres que nous avons connues.
 Parmi tous les conflits, les guerres de religion sont certainement les plus irrationnelles et les plus sanglantes. La culture de l’argent structurellement prédispose à cet affrontement religieux. Si les laïques ne profitent pas de leur pouvoir d’influence dans les pays où ils sont dominants, demain, il sera trop tard et le pire sera à craindre.



Le voile islamique

L’affaire du voile islamique qui a secoué la France en 2004 est un exemple significatif qui met en lumière l’état d’incertitude morale de ce pays partagé entre la culture de l’argent et son humanisme traditionnel.
L’ampleur qu’a prise ce fait-divers et la réaction politique nationale qu’elle a provoquée, révèlent une conception spécifiquement Française de la culture.
 Alors que le voile islamique est porté dans les écoles d’un certain nombre de pays occidentaux sans provoquer de difficultés particulières, il était naturel que l’apparition de ce voile dans des écoles françaises provoquât de vives réactions.
À la différence de bien d’autres pays, la culture française s’inscrit dans une histoire conduite par un idéal humaniste volontaire. Cette énergie volontariste a engendré les droits de l’homme et depuis, poursuit sa quête créatrice pour l’égalité des droits et en particulier ceux de la femme. La France subordonne sa culture à des valeurs volontaristes, tandis que la plupart des pays anglo-saxons refusent, au nom de la liberté, valeur suprême du libéralisme, l’interventionnisme culturel. Leurs valeurs morales et culturelles sont la résultante des convictions du peuple. A l’opposé, la France poursuit un idéal moral et tente de l’atteindre en  canalisant toutes les énergies avec l’aide du pouvoir politique. Aussi, les symboles, dont la signification, pour elle, est incompatible avec ses propres valeurs, sont naturellement rejetés. L’exhibition d’un vêtement affirmant la soumission de la femme est perçue comme une incohérence morale inacceptable pour l’esprit cartésien français.
L’école publique française est le lieu privilégié de la transmission du savoir et des valeurs. Même si aujourd’hui les valeurs ne sont pas au programme scolaire, et que leur transmission n’est qu’implicite, les comportements qui leur sont contraires n’ont pas leur place en ce lieu, par simple cohérence avec le projet moral de ce pays.
Avec cette attitude de refus de l’incohérence des valeurs, à la différence de certains pays libéraux, le combat des citoyens Français participe au projet culturel de la nation. En appelant l’arbitrage de l’Etat, il affirme l’importance des valeurs morales et son universalité dans la culture. Il exprime le désaveu d’une idéologie néo-libérale qui fait reposer le destin des peuples sur la fausse liberté de la conviction de chacun. Il conteste la légitimité morale d’un système de valeur reposant sur l’ordre public et sur une liberté individuelle largement sous l’emprise de lois morales empiriques et sous l’influence de la puissance financière et celle des lobbies religieux.
Cette affaire du voile islamique n’a pas seulement permis d’évoquer le problème de la place et de la fonction du symbole dans notre culture. Elle a mis en évidence une certaine suspicion envers la religion musulmane. Avec la montée des extrémistes islamistes, les sourates du Coran qui appellent à la violence alimentent une défiance envers tous les musulmans, bien que la majorité d’entre eux soit modérée parce qu’elle respecte la vie humaine. Pour restaurer ou renforcer la confiance et à condition que le respect de la vie leur soit acquis comme fondement, les responsables religieux devraient affirmer haut et fort l’adhésion de leur religion à la morale de la vie. Et pour réduire encore les risques de déviance, les chefs religieux devraient encourager les intellectuels musulmans à une relecture du Coran à l’exemple de quelques écrivains et philosophes de cette religion qui ont déjà édité leur réflexion sur un renouveau islamique.
L’analyse de l’histoire de cette religion suggère les meilleures voies à suivre. Lorsque la loi juridique a acquit une certaine autonomie par rapport à la loi morale coranique, la culture islamique connu un développement et un rayonnement exceptionnels jusqu’en occident. À partir du XI ème siècle, le retour à la fusion de ces deux lois mina le fondement de cette culture. De moins en moins capable de s’adapter à un monde changeant, cette magnifique culture se dégrada pour devenir l’ombre d’elle-même.
La fusion des lois morales et juridiques fut une erreur historique et fatale. Ces deux lois de nature différente sont incompatibles. La loi juridique est une réponse pratique aux besoins de la société. Elle est évolutive. La loi morale est abstraite et immuable. Elle indique le sens de l’action humaine. Elle esquisse une frontière qui limite notre espace de liberté, sans plus de précision. Elle est une boussole qui indique la direction tandis que la loi juridique précise les modalités de la progression en inventant continuellement de nouveaux comportements adaptés à un environnement changeant. La valeur de la loi morale se définit par ses conséquences, la loi juridique par son application. La complémentarité de ces deux lois exige pour être efficace une parfaite autonomie de leur fonction. Cette séparation laisse le champ libre à la loi juridique de créer de nouvelles règles afin d’adapter constamment les réponses aux questions que pose l’évolution économique, sociale, culturelle et celle des mentalités. La loi morale face aux changements est l’inspiratrice de la loi juridique en lui rappelant le sens qu’elle ne doit jamais perdre de vue. Unir ces deux lois dans un même catalogue fige la loi juridique sur celle de la morale. Il s’ensuit une sclérose d’une culture qui ne répond plus aux besoins de la population.  Les sociétés qui ont séparé les pouvoirs politiques et religieux ont profité par leur capacité d’adaptation, d’un avantage sélectif que l’on constate aujourd’hui.
Dans la culture musulmane, la hiérarchie des valeurs est resté celle d’une époque de guerres tribales. L’apprentissage par cœur des sourates sans interprétation est certainement l’obstacle majeur à l’évolution de la culture et des sociétés musulmanes.
 Un sursaut des responsables religieux musulmans pour une interprétation du coran à travers le filtre de la morale de la vie affermirait la confiance des non musulmans envers celle religion. La richesse culturelle inestimable que celle-ci recèle et qui n’attend que des bonnes conditions pour se développer pourrait enfin être partagé sans réserve. L’évolution nécessaire de la culture musulmane en vue d’une meilleure adaptation à la modernité exige une attitude exigeante envers elle-même et un profond respect envers les autres cultures.
L’appartenance à une culture quelle que soit sa qualité ne justifie aucune discrimination. L’origine du respect de l’homme n’est pas la religion, l’éducation, la richesse, le niveau intellectuel ou l’aspect physique, elle est à rechercher uniquement dans l’appartenance à l’espèce humaine. Aussi, les lacunes culturelles qui feraient souffrir une société doivent susciter la compréhension et l’assistance si elle est demandée. En revanche, ce besoin d’assistance de ceux qui cherchent à attirer toute la compassion et l’aide méritée ne doit pas leur faire oublier que la cause première des difficultés, se situe en eux-mêmes, dans leur propre culture transmise de génération en génération. C’est donc vers cette cause première que des efforts doivent être dirigé avec l’aide des responsables, des chercheurs et de tous les intellectuels de cette culture, et pourquoi pas, dans une collaboration interculturelle.
Ce serait une erreur dangereuse que de vouloir lister les cultures en une hiérarchie de valeur au risque de justifier une discrimination. Toutes les cultures sont imparfaites, car aucune ne peut se vanter d’apporter une protection idéale à tous ses membres. Ce qui importe, c’est l’effort pour rapprocher le fondement des cultures au plus près de la morale de la vie. L’adhésion à cette morale commune, loin d’uniformiser les cultures élargira notre espace de liberté, enrichi par la diversité.

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