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Tolérance et permissivité

L’expérimentation du mal dont le niveau de nuisance est acceptable est une voie pédagogique efficace à condition de savoir faire la différence entre la  tolérance et la permissivité. La tolérance se distingue de la permissivité par sa fonction protectrice.
La permissivité est destructrice. Elle affiche sous l’indifférence aux agissements des délinquants une attitude cynique. Elle rend aveugle aux souffrances qu’une mauvaise action peut faire subir à leurs auteurs ou à autrui sous le prétexte fallacieux de la liberté individuelle.
La tolérance, au contraire, exprime un profond respect pour l’ignorant. Elle se manifeste par l’information morale donnée sur le comportement nuisible, sans l’accompagner de menaces. Elle garantie la liberté d’expérimentation dans les meilleures conditions, dans la compréhension et l’assistance en cas de dérive.
 La tolérance permet à chacun de vivre ses imperfections dans une sérénité propice aux échanges de conseils amicaux. Ces imperfections s’expriment dans une zone dite d’expérimentation ou de tolérance. Cette zone est située dans l’espace du mal, mais à la frontière du bien. La tolérance accorde à l’ignorant une part de l’espace de liberté empruntée à la communauté. Ce débordement consenti par l’entourage permet à l’ignorant de combler ses lacunes morales par l’expérimentation.
La tolérance a une autre justification : la reconnaissance de l’autonomie individuelle. Personne ne peut connaître aussi bien que l’auteur d’un acte contestable, les raisons qui poussent à le commettre. L’auteur d’un comportement douteux est souvent le mieux placé pour en apprécier sa véritable nature morale. Dans certaines circonstances, il est préférable de commettre une faute plutôt que d’y renoncer. C’est le cas lorsque son abstention entraînerait des conséquences plus graves. Un comportement répressif sans la volonté de chercher à comprendre les circonstances d’une faute peut entraîner par la suite, des effets plus désastreux que ceux de la faute elle-même. La tolérance affirme le respect pour une singularité individuelle, pas toujours accessible à la compréhension de tous.
En revanche, face à l’erreur, et c’est ce qui fait la différence avec la permissivité, l’entourage doit impérativement s’assurer que son auteur est bien informé des nuisances éventuelles qu’il peut causer. Ensuite, si les conditions le permettent, des conseils peuvent être prodigué.
Toutefois, si l’auteur est un jeune enfant qui n’a pas la maturité pour comprendre, la tolérance est une attitude discutable. Une intransigeance plus rigoureuse, envers lui, l’obligera à se plier au conditionnement dont il n’éprouvera ultérieurement aucun regret de l’avoir subi s’il lui apporte un profit tout le long de sa vie.
L’humilité face à la complexité des échanges et l’affectueuse compassion envers l’erreur suscitent naturellement la tolérance. Cette vertu exige un grand sens des responsabilités car lorsqu’elle est confondue avec la permissivité, son application est une complicité passive de la délinquance.
 


Liberté et créativité

La liberté, avant d’être défini par le droit, trouve ses limites à l’intérieur même de l’esprit humain. Les croyances et les tabous empiriques sont autant de murailles qui bornent la liberté en de ça de son espace légitime, défini par la morale de la vie.
Lorsque les valeurs sont assimilées dés l’enfance, elles constituent dans le subconscient des barrières dont les effets ressurgissent à la conscience sous forme de tabous indiscutables.
Quelle que soit l’importance des nuisances causées par des valeurs inspirées de morales aberrantes, l’homme apprécie la douceur de la paix intérieure que lui apporte la cohérence entre son action nuisible et ses convictions erronées.
Ce phénomène psychologique, dans la culture de l’argent, explique que la liberté soit davantage une illusion qu’une réalité. En l’absence de référence morale, l’intériorisation des valeurs économiques limite le champ de la liberté. La liberté n’est qu’une sensation ressentie par l’individu lorsqu’il fait ce pour quoi sa culture l’a conditionné.
L’absence d’éducation morale rationnelle laisse le champ libre à l’influence des valeurs économiques qui se mutent en valeur morale au service de la domination financière. L’être humain est asservi au pouvoir de la finance. En même temps qu’il souffre des nuisances de la culture de l’argent, il se soumet chaque jour davantage aux valeurs de cette culture. Faute de choix, il fuit le pénible conflit intérieur que susciterait la remise en cause des mauvais tabous. Au lieu de se libérer, il renforce son asservissement.
Sans éducation morale, l’individu ignore le sens des codes culturels qui l’aliènent et auxquels il se soumet sous la pression du conformisme. Dans ces conditions, l’individu ne domine pas sa culture, il en est un esclave que l’ignorance rend docile. Il est incapable, aussi bien, de s’organiser efficacement sur le terrain politique en vue de faire évoluer les règles, que d’inventer dans la vie quotidienne des comportements originaux autorisés par la morale de la vie qu’il méconnaît.
Ainsi, prenons l’exemple des convenances sociales. Leur connaissance évite un effort constant d’invention de comportements adaptés à la vie quotidienne, mais pour un homme libre, elle n’empêche pas la créativité. Dans la majorité des cas, les propositions de la tradition sont adaptées aux diverses situations de la vie quotidienne. Mais la maîtrise du sens fait accéder à une plus grande liberté d’initiative. Elle permet de s’écarter de l’étiquette ou d’affiner moralement les comportements dans des situations spécifiques. Parfois, cette maîtrise justifie des façons opposées aux convenances car la morale de la vie qui valorise le plaisir s’accommode fort bien de la provocation, de la fantaisie et de l’humour. Mais l’improvisation et l’innovation sont dangereuses sans la maîtrise de leur sens moral.
L’éducation fondée sur la morale de la vie donne la maîtrise du savoir-vivre et nous libère de sa soumission par la créativité qui contribue par ailleurs à l’évolution de la culture. La recherche des plaisirs de toutes natures invite à l’invention culturelle. Celle-ci se réalise dans une liberté d’autant plus grande qu’elle est clairement bordée par la morale de la vie.
À l’opposé, dans la culture de l’argent, avec sa morale empirique aux contours flous, le sens de l’innovation comportementale n’est plus maîtrisé. En l’absence d’une véritable éducation nationale, les enfants sont éduqués par les médias qui transmettent les valeurs de la morale de l’argent. Cette morale pousse à un conformisme délétère pauvre en capacité d’échange ou, au contraire, à des innovations affligeantes jusqu’à en être répugnant. L’exaltation du viol et de la torture dans les paroles de chansons populaires exprime une perte totale du respect de la vie.
On observe cette indigence éducative notamment en France, pays largement influencée par l’idéologie libérale sauvage. La liberté dans la culture de l’argent suggère que l’adhésion à une morale est un choix personnel. Toute allusion publique à la morale est perçue comme un prosélytisme intolérable, un crime contre la liberté. Le mot moral est devenu tabou. On ne l’évoque hypocritement qu’à travers des expressions synonymes qui se réfèrent à la légitimité de la morale républicaine. On préfère parler de civisme et de comportement citoyen plutôt que de morale. Cette approximation ruine les efforts d’éducation.
La sagesse séculaire a inventé des comportements moraux adaptés aux diverses situations de la vie. L’acquisition de ces coutumes sans la compréhension de leur sens abouti à un mode de vie stéréotypé. Les convenances sont alors perçues comme des contraintes arbitraires au point de tomber en désuétude. Ce processus oriente la société vers le déclin.
La connaissance de la morale de la vie est la clef de la liberté. Elle seule est capable d’en préciser les limites extrêmes. Elle transforme les individus en acteurs créatifs d’une culture évolutive toujours plus adaptée à faciliter les échanges au plus près des besoins nécessaires à l’épanouissement de ses membres.
Maîtriser la morale de la vie, c’est maîtriser la liberté. Grâce à elle, les efforts créatifs pour conquérir tous les recoins de son espace participent à la libération de l’homme et à son épanouissement.



Le langage

Le rôle du langage, dans sa fonction biologique, est de protéger la vie par l’échange d’informations.
À l’origine, le langage est né pour alerter du danger et indiquer les lieux de nourriture et se coordonner pendant la chasse. Plus tard, cette fonction primaire de protection évolua vers une communication verbale et visuelle plus sophistiquée.
Le besoin de reconnaissance aurait été un moteur déterminant du développement du langage d’après les linguistes. La volonté de se distinguer dans le groupe en étant le premier à apporter des informations utiles aurait contribué à la complexification du langage. Depuis, l’évolution des mathématiques et des sciences ont contraint les chercheurs à employer des jargons propres à chaque discipline. De nombreux langages ont ainsi été inventés pour répondre aux besoins d’échanges exigés par toutes ces disciplines. La vie culturelle s’épanouit grâce aux échanges et la création de langages multiples adaptés aux différents besoins est un processus protecteur naturel.
Dans la culture de l’argent, par cohérence avec sa morale intrinsèque, seuls les langages qui créent du profit sont privilégiés.
Le langage des vêtements est exemplaire. À travers lui, le vêtement exprime l’appartenance à un groupe social, l’adhésion à une mode ou à un courant d’admirateur de modèles médiatisés représentant la réussite par la richesse. Cette fonction de communication réductrice trahit l’allégeance du langage des vêtements à la morale de l’argent. La richesse considérée comme l’ultime réussite, infléchit les comportements vers l’appropriation des signes d’appartenance à la classe qui la possède. Il en résulte une discrimination par le vêtement, dont on observe qu’elle est exacerbée chez les jeunes très sensibles à la manipulation des médias.
En s’appuyant sur le besoin d’appartenance, la publicité promeut le profit par le gaspillage en accélérant la rotation des vêtements au rythme des modes plutôt qu’à celui de l’usure.
La culture de l’argent ne favorise guère l’émergence de nouveaux langages qui auraient pour seule fonction l’épanouissement individuel et collectif. Dans une culture raffinée, tous les sens pourraient bénéficier d’un langage propre qui s’exprimerait  à travers les arts. Ainsi, avec le langage du corps dans la danse, on pourrait échanger des émotions, exprimer des désirs, draguer avec des mouvements codifiés à l’instar de certaines danses hispaniques ou asiatiques, avec la performance d’un langage moderne plus élaboré. Le toucher et les caresses du corps sont aussi un langage que l’on pourrait avantageusement perfectionner. Il permettrait de conduire avec maîtrise des sensations et des émotions pour convaincre, séduire, relaxer, rendre heureux, éblouir, s’unir dans un même élan de plaisir et de bonheur ou simplement de fraternité. L’apprentissage généralisé du langage des signes permettrait de communiquer en silence, à distance et romprait la barrière avec les malentendants.
Le raffinement d’une langue résulte d’un effort constant d’améliorer la précision de ces expressions. La culture de l’argent participe, au contraire, à la dénaturation des langages existants. La liberté sans la contrainte d’un projet permet l’explosion de nouveaux langages éphémères et très localisés. Dans les banlieues de grandes villes de pays industrialisés, cette dénaturation est exemplaire. Ainsi, en Afrique du sud, dans certains quartiers, on parle autant de sous langages différents, qu’il existe de quartiers. Ces dialectes argotiques limitent la communication aux seuls habitants du quartier et leur évolution est si rapide qu’elle n’est compréhensible que par les habitants d’une même classe d’âge. Les langues nationales subissent cette ambiance délétère. Elles perdent peu à peu l’usage de mots précis au profit de nouveaux mots plus vulgaires issus de populations peu instruites mais néanmoins créatives. Dans une société inculte, la permanence et la précision de la langue sont érodées par l’utilisation ludique et méprisante de ce moyen d’échange. La détérioration des langues est un signe de déclin.
Le libéralisme en orientant les échanges vers les activités à profit, atrophie les pulsions créatrices qui ne servent pas la cupidité. Dans cette culture, seul l’apprentissage des langages utiles à l’activité économique est privilégiés. Le plaisir de vivre, l’épanouissement et le bonheur qu’engendreraient de nouveaux moyens d’échange sont délaissés par cette culture.



Les quatre arts fondamentaux

La maîtrise de la vie se manifeste à travers les arts qui fondent l’activité humaine et qui se déclinent en quatre secteurs d’activité : L’art des échanges, l’art de la connaissance, l’art professionnel et l’art politique.
Chacun de ces arts s’apprend sous trois dimensions : morales, techniques et talentueuses.
La morale détermine l’espace de liberté dans laquelle un art peut s’exercer. Sa frontière est limitée par la nuisance pour la vie humaine.
La technique regroupe les règles de savoir faire qui produisent des biens et des services nécessaires aux quatre arts fondamentaux.
Le talent est la capacité d’utiliser la technique pour exprimer des émotions. Le talent est une source de grands plaisirs.
Les arts rempliront leur fonction d’autant plus efficacement, qu’ils seront soumis aux exigences de ces trois dimensions.
On peut décrire les arts avec leurs caractéristiques fonctionnelles.
L’art des échanges regroupe tous les arts concernant les sens. Il s’apprend dés l’enfance. Il se perfectionne tout le long de la vie. Cet art regroupe les activités artistiques traditionnelles mais aussi, l’art de la communication, l’art de l’accueil, l’art de la table, l’art culinaire, l’art de l’humour, l’art de l’érotisme et bien d’autres.
L’art de la connaissance regroupe les savoir qui enrichissent la culture générale. Il développe le goût de la rigueur, de la vérité et de la diversité. Il permet  de se situer dans le temps et dans l’espace, d’apprécier la diversité culturelle et d’appréhender le fonctionnement de notre univers. La connaissance enrichit le contenu des échanges et satisfait l’instinct de curiosité.
L’art professionnel concerne l’apprentissage de compétences et leur utilisation. Il développe le goût de la perfection. Il insère l’individu dans la société en lui accordant un rôle utilitaire et social. Les échanges de sa production de services ou de biens contribuent à son épanouissement en protégeant sa vie, sa famille et celle de la société.
L’art politique est l’art du pouvoir et de l’influence. Il renforce le sens de la responsabilité. Il n’est pas l’apanage des professionnels. Être chef  n’est pas un statut uniquement lié à une vocation. Il est une fonction que chacun doit être capable d’exercer opportunément. Lorsqu’une compétence est momentanément supérieure à celle de l’entourage, elle attribue par son efficacité une autorité légitime à son détenteur. L’enfant doit apprendre la supériorité de l’efficacité de la compétence sur l’orgueil du grade afin d’éprouver du plaisir dans l’obéissance plutôt que de la honte. Sa formation sera complète lorsqu’il saura, selon les opportunités et dans une même situation, passer alternativement avec fierté du commandement à l’obéissance et inversement.
Alors que la science morale aide à définir les limites de l’espace de liberté à l’intérieur desquelles ces arts peuvent s’exercer dans la sécurité et pour l’intérêt de tous, la culture de l’argent, au contraire, trahit l’homme dans leur exercice.
Dans cette culture, le pouvoir politique s’appuie moins sur la compétence que sur l’ambition personnelle, la force et la richesse.
L’apprentissage professionnel n’a pas d’autres buts que de faire fonctionner l’économie comme une véritable machine à extraire l’argent pour l’accroissement infini des capitaux.
La culture générale est délaissée parce qu‘elle n’est pas nécessaire pour gagner de l’argent. Elle représente même un danger pour le fonctionnement du libéralisme. En effet, la lucidité, la clairvoyance et la capacité d’analyse présentent le risque de faciliter la remise en cause de l’ordre établi.
L’art de l’échange se détériore dans la culture de l’argent. L’authenticité qui fait la valeur d’un échange y est remplacée par la valeur marchande et l’apparence. L’art n’exprime plus le dédale complexe de l’inconscient de l’artiste. L’œuvre d’art ne suscite plus cette précieuse vibration qui naît à la perception d’une part de soi par le truchement du talent d’un auteur authentique. Au goût de la part de la nature universelle de l’homme cachée dans l’œuvre s’est substitué celui d’un style dicté par la mode.
Dans la culture de l’argent, les activités tendent à se réduire à la seule dimension productive. La conséquence est un appauvrissement des échanges entre des acteurs préposés à la consommation.



L’art dans la culture de l’argent

Il est possible de distinguer deux types d’œuvres artistiques. On oppose généralement les oeuvres dites commerciales à celles qui ne le sont pas. Les premières sont créées pour  plaire au plus grand nombre au contraire des autres qui le sont  pour l’unique satisfaction  de leur auteur.
 Les œuvres d’art non commerciales sont réalisées par des artistes dont le seul objectif est le plaisir personnel. Ces artistes prennent du plaisir en mobilisant toute leur capacité de travail, leur maîtrise technique et leur talent créatif pour exprimer en dehors de toute influence vénale une part secrète de la complexité et de l’originalité de leur personnalité. Leur œuvre est à leurs yeux terminée seulement lorsqu’elle est l’image d’une partie d’eux-mêmes avec toute l’exactitude et la précision qu’autorise leur talent. À aucun moment, le désir de plaire aux autres n’intervient dans le processus créatif. Paradoxalement, à ce prix, l’artiste produit une œuvre universelle car chacun d’entre nous ressent un lien qui l’unit à sa création. À son contact, nous nous sentons concernés par l’œuvre parce qu’elle exprime une partie de nous-même. Le langage de l’œuvre d’un artiste solitaire exprime paradoxalement une part des émotions universelles. À la vue de ces œuvres, des émotions subtiles surgissent comme sur commande et procurent un plaisir toujours renouvelé, même lorsqu’il s’agit d’émotions difficiles comme la peur ou l’effroi, car elles sont éprouvées dans la sécurité d’un musée ou d’une salle de spectacle.
Les œuvres commerciales ne sont pas pour autant dépourvues d’intérêts. Elles ne traduisent pas l’intimité psychologique de l’artiste, mais plutôt les aspirations au plaisir d’un publique à une époque donnée, formatée par les valeurs et les effets de la mode. Elles peuvent atteindre un haut niveau de qualité quand l’artiste a répondu à la demande avec talent. L’intérêt de ces œuvres n’est plus dans l’expression psychologique d’une intimité humaine. Il est dans sa fonction sociologique de témoin d’une époque pour les générations suivantes.
La morale de l’argent dévalorise le travail de l’artiste solitaire. Elle l’incite à réduire le temps passé à la réalisation de ses œuvres et à canaliser son talent vers le profit par la facilité de la provocation ou la poursuite aveugle de l’originalité. Elle marginalise les œuvres d’artiste solitaire au profit d’œuvre qui n’exprime plus les subtilités de la nature humaine ou sociale. Elle engendre un déséquilibre dans la production artistique. Les œuvres opportunistes, superficielles et éphémères prolifèrent aux dépens de créations artistiques solitaires à valeur universelle.



L’art immoral

L’art est une des nombreuses sources de plaisir. Il est l’expression de la singularité de l’homme. Il procure un plaisir qui rayonne sur toutes les potentialités du cerveau. La qualité d’une œuvre se juge par l’authenticité et la singularité de l’émotion ressentie par l’auteur qu’il arrive à retransmettre grâce à ses connaissances, sa maîtrise technique et son talent en cohérence avec les valeurs de sa morale.
Si l’artiste fonde ses valeurs sur une autre finalité que celle du respect de la vie, son oeuvre peut être génial et totalement immoral. Alors se pose la question de l’attitude à adopter envers les œuvres talentueuses qui inspirent du mépris pour la vie.
Le chef d’œuvre qui trahit l’espèce humaine en inspirant du plaisir avec le mépris de la vie appartient néanmoins au patrimoine de l’humanité. L’œuvre du salaud, chef d’œuvre dans sa facture mais répugnant dans son sens reste néanmoins un objet respectable. Il est un témoignage, une production de la société qu’elle doit assumer. Ce serait une erreur que de la détruire autant que celle de l’exposer sans aucune précaution. Au de-là du mal qu’il peut inspirer ou supposé inspirer, une œuvre maîtrisée est porteuse d’un enseignement qu’on aurait tort de négliger. La reconnaissance de ces oeuvres signale qu’elles peuvent se situer aux confins  de toutes les maîtrises. Le talent exprime une part universelle de l’homme même dans ses œuvres les plus noirs. L’ignorer, c’est fermer les yeux naïvement devant une réalité. Censurer une œuvre ou la détruire, revient à effacer une connaissance inestimable. Au contraire, il faut les préserver et qu’elle soient consultables seulement dans des lieux dûment signalés. Ainsi, elles ne seraient pas censurées aux adultes dont le regard aurait le privilège de n’être point pervers. Les préhistoriens se révolteraient si on détruisait une peinture rupestre vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années à cause de l’immoralité supposée de sa représentation.
L’une des fonctions de l’éducation selon la morale de la vie est de libérer l’homme de la censure. Elle lui donne un regard qui le protège des nuisances des œuvres dangereuses.
Depuis l’âge préhistorique, l’homme a trouvé dans l’art une source inépuisable de plaisir. L’art par le soutien à la vie qu’il apporte est une production protectrice essentielle de la vie individuelle et collective. Encore faut-il que l’enseignement et l’éducation ouvrent l’esprit à la compréhension technique, à la sensibilité artistique et à la cohérence morale.
Le rôle de la morale de la vie dans l’art est fondamental. C’est de lui dont dépendent l’ultime valeur d’une œuvre et sa notoriété à travers le temps. La morale de la vie donne aux œuvres talentueuses le pouvoir magique de transmuer le plaisir en bonheur protecteur et celui de les rendre éternel par leur universalité.



L’honneur et l’indifférence

Dans la plupart des cultures, l’honneur a été défendu par la voie des armes et de la violence. Il n’y a pas si longtemps, en France, l’outrage et l’affront se lavaient par un duel. Aujourd’hui, la justice a remplacé dans les cas graves le recours à la violence. L’honneur reste néanmoins suspendu à la capacité d’exhiber un courage guerrier.
Cette conception de l’honneur est la marque des cultures sauvages fondées sur le rapport de force. La culture de la vie situe l’honneur dans l’image de soi et non dans le regard des autres. L’honneur résulte de qualités morales dont la dénégation avilit l’auteur qui ne sait les reconnaître.
Si on se sent déshonoré par des insultes ou des propos inappropriés la colère est la réaction qui ramène l’insulté au niveau de l’insulteur. L’insulte ne déshonore pas car ce n’est pas celui qui entend des conneries qui est con. Si les insultes sont suffisamment acceptables pour conserver du respect envers l’insulteur, le mépris sera la bonne réponse, car le mépris, c’est encore de l’amour, il est simplement contrarié, blessé. En revanche, des propos insupportables au point de détruire le respect envers l’insulteur, la bonne réponse sera l’indifférence.
L’indifférence est une attitude profondément immorale et ne se justifie que comme bouclier protecteur. L’indifférence est une volonté de rupture des échanges. Or l’échange est le principe même de la vie individuelle et collective. C’est pourquoi, l’indifférence est une attitude grave qui porte atteinte à la vie. Elle est une attitude discriminatoire envers les personnes ou les groupes qui la subissent. Cette discrimination plonge dans une solitude dangereuse et pleine de souffrances les personnes ciblées.
L’attitude normale d’une personne morale est la disponibilité permanente aux échanges. Chaque individu doit être un relais ouvert aux échanges opportuns hormis le cas où la nature d’un échange est venimeuse. La sagesse invite alors à rompre l’échange courtoisement et sereinement. L’éducation à la disponibilité à l’échange participe à créer une société productive dans toutes ses dimensions. Les relations, les rencontres, la résolution de problème, la créativité, toutes les activités de la vie individuelle et collective profitent du foisonnement d’informations de toutes natures crée par les connections réactives des membres éduqués d’une société évoluée.



L’autorité

Dans les sociétés industrielles, on observe un effritement  continu de l’autorité des adultes sur les jeunes générations. Les valeurs de la tradition manquent de visibilité. L’autorité incapable d’être l’affirmation  de certitudes éthiques est battue en brèche par la revendication de la liberté des jeunes promue par l’idéologie libérale sauvage.
Les adultes sont tiraillés entre l’intuition de la nécessité de faire respecter certaines valeurs traditionnelles et la permissivité que suggère la notion actuelle de la liberté. La définition de cette valeur fondamentale qu’est la liberté, absente du contenu de l’enseignement et de l’éducation s’impose par la seule pratique coutumière d’une culture modélisée par la morale de l’argent.
La perception empirique des valeurs traditionnelles face à la rationalité des valeurs libérales, jette le trouble dans l’esprit des adultes, fragilise leur conviction et empêche des comportements d’autorité clairs.
De leur côté, faute de reconnaissance de leur statut d’élève à initier, les jeunes profitent du désarroi des adultes pour affirmer leur propre autorité. Une affirmation d’autant plus aisée qu’elle est soutenue par la publicité qui les valorise aux dépens des adultes. L’enfant est ainsi utilisé par la publicité comme cheval de Troie dans la famille consommatrice. En sapant l’autorité parentale la publicité s’allie avec les jeunes aux détriments des parents.
Les jeunes avides de reconnaissance jouent avec les seules règles de vie qu’on leur propose, celles des médias. La valorisation par l’argent entretient un conformisme qui est un obstacle supplémentaire et difficilement surmontable par l’autorité des parents et des éducateurs.
Le désarroi face au désordre de la société libérale sauvage dûe au déclin de l’autorité des adultes, par réaction, prépare le terrain aux morales puritaines des religions ou des sectes américaines dont le prosélytisme contraste avec la passivité éducative de la société laïque. La soumission à la morale de l’argent fait le lit de l’asservissement religieux.



Le rituel

Le rituel laïque est une cérémonie au cours de laquelle se conclut un pacte entre l’initié et la communauté. L’initié se présente avec le souhait d’être à l’avenir considéré différemment. La communauté l’accueille en l’informant des nouveaux privilèges et des devoirs que lui confère son nouveau statut. L’adhésion de l’initié au pacte et son acceptation par la communauté est le moment fort où le nouvel initié prend une nouvelle place dans la confiance et la reconnaissance de la société. L’initié prend conscience que cette reconnaissance est liée à la responsabilité que lui donne son adhésion aux nouvelles valeurs de protection attribuées par le rituel.
Dans nos sociétés modernes, les rituels qui, autrefois, rythmaient la vie ont pratiquement disparu. La naissance, le mariage, les funérailles font encore l’objet de cérémonies dont le caractère festif ou stéréotypé  l’emporte sur le sens de la transition. La réussite des examens marquants, comme le bac, ou le permis de conduire et les dates clés comme le passage à l’âge adulte, sont davantage l’occasion d’un copieux arrosage que la prise de conscience d’une progression et de responsabilités nouvelles.
Le rituel dont la fonction est l’intégration de l’individu dans la société est un acte symbolique dont nul groupe humain cohérent ne peut se passer. Il fait partie d’un symbolisme qui constitue le langage social de la reconnaissance, véritable ciment de la société.
La pulsion de vie pousse l’homme à appartenir à une communauté sans laquelle les échanges nécessaires à son épanouissement sont impossibles. Toutes les sociétés pour exister ont inventé des rituels sous forme de cérémonies ou des rites constitués de signes afin de consacrer l’appartenance des membres. Chacun de ces rites signale l’appartenance à un groupe précis. Ainsi le « salut » affirme l’appartenance des personnes qui se rencontrent à une large communauté qui partage la valeur du respect de l’autre. La remise d’un badge fait entrer son nouveau porteur  dans  un cercle culturel, sportif ou professionnel dans lequel il jouira de droits et de devoirs particuliers.
Les rencontres sportives, où la vénalité est absente, sont un exemple de rituel intégrateur. La confrontation sportive dans les sociétés civilisées est l’expression ludique de la confrontation agressive. Elle est l’occasion de rencontres qui, après un combat réglementé, conduit naturellement vers une plus grande fraternité entre les équipes adverses et leur fan. Les rites d’entrée et de fin de jeu, l’intensité du jeu, l’appréciation des qualités adverses forment un rituel empirique de reconnaissance de l’autre et de consolidation sociale par l’amitié.
Nos sociétés modernes ont délaissé le pouvoir intégrateur du rituel pour n’en garder que l’aspect commercial. La compétition sportive est lessivée de toutes traces de fraternité. Les enjeux vénaux l’emportent sur le sens protecteur d’un sport pollué par l’argent. Les valeurs de la morale de l’argent qui magnifie le premier aux dépens de la façon de jouer et du respect des concurrents ont envahi l’espace moral au détriment de la morale de la vie. Les compétitions sportives sont trop souvent l’occasion d’affrontements physiques entre les supporters d’équipes adverses. De même, les jeux olympiques qui sont un grandiose rituel mondial voit sa fonction d’intégration dans un monde fraternel laminé par l’importance de l’enjeu financier et politique qu’il représente.
La désagrégation du tissu social a des causes multiples. Mais, l’absence de rituel aux différents âges de l’individu et entre les diverses communautés sociales, culturelles et religieuses est certainement le pilier manquant qui fragilise le plus l’édifice social. En France, le succès des manifestations de masse revendicatives exprime de façon aiguë la perte d’identité et de référence des différents acteurs de la vie économique et sociale. Cette déficience sociale s’exprime par des rituels de masse spontanés, compensatoires, à l’efficacité aléatoire. Ces rituels présentent néanmoins l’avantage de faire baisser la pression sociale par l’effet apaisant du sentiment d’appartenance qu’ils régénèrent. Ces rituels plus ou moins spontanés, du fait de leur empirisme, ne remplaceront jamais les rituels maîtrisés qui font cruellement défaut.
L’explication du rituel a sa place dans le contenu de l’enseignement et sa pratique, dans l’éducation. Le rituel laïque qui respecte les valeurs de la morale de la vie est un outil pédagogique complexe mais efficace. Il structure la vie autour des valeurs qui préservent l’individu et la société tout en garantissant l’autonomie individuelle. Il est un objectif exaltant qui, à chaque étape de la vie, fait accéder à une plus grande liberté et à la responsabilité qui en découle. Il déculpabilise en permettant de vivre pleinement les expériences propres au niveau de l’initié. Il est sécurisant car il confirme régulièrement la reconnaissance sociale de la progression de l’individu. Il situe l’individu dans la société ce qui permet des échanges au cours desquels l’autorité et la responsabilité de chacun est mieux définie. Il canalise le désir d’émancipation des jeunes qui n’ont plus à l’exprimer par la révolte individuelle ou dans des mouvements de masse spontanés et incontrôlables. Il est aussi l’occasion de fêtes conviviales.



Commémorations

    Nous vivons en France une période où les commémorations récurrentes d’anciens drames sont à la mode. Tout est prétexte à des cérémonies qui prennent la forme de rituelles pour nous rappeler combien nous avons été mauvais. Les anniversaires des guerres, des massacres, de la fin de la colonisation ou de l’esclavage sont autant d’occasion de battre sa coulpe et de s’humilier publiquement.
Cette volonté compulsive de se culpabiliser et qui donne le sentiment de retrouver l’honneur perdu n’exprime en réalité que l’impuissance des peuples spectateurs à s’adapter à un monde nouveau qu’ils refusent de regarder en face.
Ce peuple d’enfants gâtés de France vivant dans une des nations les plus riches du monde nie l’évidence que son destin dépend de sa capacité à s’adapter à la mondialisation. Avec cette attitude conservatrice, statique, les difficultés économiques financières et sociales s’aggravent de jour en jour. Le sentiment d’impuissance que fait naître cet enlisement poussent les responsables politiques à s’adonner à la magie des incantations et des rituels commémoratifs qui, de tout temps, ont calmé les esprits dans l’illusion de l’action.
La commémoration est un rituel du souvenir, justifiée par deux fonctions : la reconnaissance et la pédagogie. Le rituel du souvenir rend hommage aux victimes, aux survivants et à leur famille, d’une calamité. Elle participe à exprimer la reconnaissance et à conforter l’intégration sociale par la solidarité qu’exprime le devoir de mémoire. Après la disparition des derniers acteurs d’un drame, la fonction d’intégration n’a plus d’objet. Il peut être néanmoins nécessaire de perpétuer encore quelque temps la commémoration pour des raisons pédagogiques. Il est en effet responsable de perpétuer un enseignement susceptible de nous préserver d’un renouvellement malheureux de l’histoire jusqu’à ce que sa menace soit dissipée.
Lorsque la commémoration d’un drame déjà lointain apparaît comme un tribunal où les descendants des acteurs fautifs doivent demander pardon, on peut suspecter qu’elle s’apparente à une manipulation politique de la part des plaignants. Il est tentant pour des responsables politiques incompétents de peuples autrefois victimes, en butte à des difficultés économiques et sociales, de désigner un bouc émissaire historique afin de se disculper de leur insuffisances aux yeux de leurs concitoyens. Demander pardon pour des faits vieux de plusieurs générations est aussi illusoire que de vouloir réécrire l’histoire. Il faut se garder de pervertir les rituels. Ils peuvent devenir des outils nuisibles quand leur sens n’est pas celui de la protection de la vie.