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6 – STRATEGIES D’EVOLUTION



   La perspective d’un conflit de civilisation a été envisagée par Samuel Huntington. C’est devenu un sujet d’inquiétude récurrent et l’objet d’une réflexion politique et stratégique. La morale de la vie nous livre des clés qui nous invitent à craindre un danger d’une origine différente. La crise de civilisation, perceptibles par les doutes, les interrogations, les discriminations et les nouvelles violences interculturelles, ne seraient pas le résultat d’un antagonisme culturel. L’origine d’un risque pour la paix se situerait au cœur même des cultures et non en leur périphérie par le contact des unes avec les autres.
Il s’agirait d’un conflit de morales. La morale de l’argent qui a gagné toutes les cultures est en conflit en leur sein avec les morales traditionnelles. C’est pourquoi, si on voulait éloigner les risques d’une fracture sociale, il serait urgent d’entreprendre une réflexion en vue d’une convergence des valeurs. La morale de la vie, laïque par sa rationalité, et universel par son projet de préservation de l’individu et de l’espèce humaine, est certainement la théorie de référence pour alimenter cette réflexion.
Cette théorie permet aussi de percevoir avec lucidité la politique dans toutes ses dimensions. Sans elle, il sera difficile de faire face aux enjeux des pouvoirs religieux et économiques. Elle est indispensable à la compréhension des coulisses de la vie.


La bipolarisation politique

   La bipolarisation politique est devenue le standard des pays développés bien que la démocratie autorise la diversité des tendances. L’incompréhension du mécanisme à l’origine de la formation de deux partis majoritaires explique leur fonctionnement dévoyé.
La présence de deux grandes formations politiques qui participent à l’alternance dans presque tous les pays démocratiques semble signifier qu’il existerait une origine profonde à la tendance au bipartisme. Leurs courants politiques s’opposent, l’une avec sa dominante sociale et progressiste, l’autre avec sa dominante économique et conservatrice. Les explications sur les origines sociales économiques et culturelles des citoyens ne sont pas convaincantes pour expliquer la permanence de cette double orientation politique. L’origine sociale influence l’orientation politique de l’électeur, mais la répartition des classes sociales dans la population varie dans chaque pays et dans le temps, et cela n’affecte ni l’égalité tendancielle des deux forces, ni leur orientation. Par ailleurs, l’influence de l’orientation politique familiale ne semble pas non plus déterminante. Il est courant d’observer au sein d’une même famille des oppositions politiques. Si les explications culturelles ne sont pas satisfaisantes, pour comprendre cette constante répartition des préoccupations politiques quels que soient les pays, on sera tenté de les chercher sur le terrain de la nature.
La finalité de la politique est de protéger les citoyens par la bonne gestion des biens et le respect des droits et des devoirs. La diversité des intérêts et des problèmes rend difficile une juste répartition ponctuelle de l’effort national pour les résoudre. La générosité des forces en présence intervient donc dans le choix de solutions momentanément avantageuses pour certaines catégories de la population. Ce trait de caractère semble déterminant dans la séparation en deux camps de courants politiques dont la nature renvoie à la structure de l’échange.
L’échange est un double flux opposé : un flux donneur et un flux receveur. Ces deux courants contraires ont rarement la même fluidité naturelle dans les deux sens chez tous les individus. Chez les uns, le penchant altruiste est plus marqué que chez les autres davantage préoccupés par leurs propres intérêts.
C’est ainsi que l’inégalité des deux flux dans l’échange individuel divise la population en deux parties tendanciellement stables et dont l’origine psychologique va déterminer la tendance politique. La répartition des deux courants politiques majoritaires semble ainsi obéir à une loi statistique, Si l’on perçoit ces deux flux comme deux variables caractérisant la population, la loi de probabilité décrit ces variables en une répartition en deux camps de 50% chacun. La description plus fine de cette répartition en tenant compte de l’écart entre les deux flux nous donnerait très certainement une courbe en cloche. La majorité des individus présenterait des flux faiblement différents, mais se diviserait néanmoins en deux camps tandis qu’une minorité aux confins de ces camps souffrirait d’une grande distorsion de leurs flux. On retrouverait ses derniers dans les partis extrémistes des deux courant majoritaires.
Cette répartition en deux camps opposés ne doit pas suggérer une supériorité morale de l’un sur l’autre. Au contraire, les incidences caractérielles des flux sur le comportement des citoyens démontrent l’indispensable complémentarité du pouvoir des partis qui les représentent et la nécessité de l’alternance.
Une vertu excessive perd sa qualité et dégénère en défaut. Ainsi la générosité incontrôlée se dissout dans le gaspillage de l’utopie. En revanche, certaines qualités se construisent sur des défauts. Ainsi, on constate que le réalisme est souvent une qualité de l’égoïste. L’exercice de ces qualités et les inconvénients de leur revers rend indispensable une alternance qui met à profit les qualités de chacun des partis et permet une correction de leurs défauts réciproques. Le réalisme ramène l’ordre au risque de créer des injustices et la générosité assure une meilleure répartition des richesses au risque de rompre les équilibres économiques. Le conservatisme qui s’exprime par la peur du changement est un gage de stabilité avec le risque de la stagnation. Le progressisme avec son audace face à l’inconnu est un gage de progrès avec le risque de l’échec et du gaspillage.
Dans la pratique du pouvoir, on constate parfois une confusion des genres, le parti au pouvoir exécutant une partie du programme de l’opposition. En dehors des cas où le désir d’efficacité conduit à un réalisme opportuniste, on peut être en présence d’une trahison qui met en évidence la plus grande importance qu’accordent les professionnels de la politique à la conservation du pouvoir plutôt qu’au respect de leurs engagements. Ces exceptions ne contredit pas la théorie des flux.
La faible différence des actions gouvernementales de gauche et de droite que l’on constate depuis quelques décennies ne nie pas leurs profondes divergences que l’on découvre dans leurs programmes électoraux. Cette action politique peu différenciée s’expliquer par la mondialisation du libéralisme qui impose une concurrence impitoyable entre les nations. Elle a réduit à sa portion congrue la marge de manœuvres des responsables politiques. Dans cette conjoncture, les partis sociaux sont les plus déprimés. Quand leur action obéit aux lois du libéralisme, ils trahissent leur idéal humaniste au profit d’une croissance économique en amplifiant les inégalités. Si au contraire ils luttent contre les injustices sociales, ils entrent en contradiction avec la cohérence des règles impitoyables du jeu international et précipitent le déclin économique par un affaiblissement des atouts concurrentiels.
En France, l’humanisme persistant, bride la droite dans son désir de libéraliser le pays tandis que la gauche consciente de ses responsabilités en est réduite à limer laborieusement les rugosités du système faute de savoir le réformer. Désappointés par le manque de visibilité des résultats de l’action politique, nombre de citoyens se désintéressent de la vie politique et boudent les urnes en préférant l’expression de la rue. Ils contribuent malgré eux au déclin de la démocratie.
Les règles communes de l’économie mondiale ne laissent que peu de liberté dans la rédaction des programmes politiques. Leur faible différence explique le désintérêt des citoyens pour le contenu des programmes au profit de la personnalisation de la vie politique.
L’enjeu politique majeur actuel est la réforme du libéralisme. Le positionnement clair des partis face à ce problème mondial exige que leur stratégie soit précisément exposée aux citoyens. Sans cette compréhension fondamentale, il sera difficile aux électeurs d’adhérer à un programme exigeant de leur part des efforts importants. Seule une stratégie bien exposée peut faire admettre des décisions ponctuels contraires dans le court terme aux valeurs du parti gouvernant mais qui dans la durée confirmeront l’orientation générale de sa politique.
Le flou stratégique prépare le terrain de la manipulation du peuple. En l’absence de projets précis, s’inscrivant dans une stratégie bien définie, les leaders sans scrupule en profitent pour tromper les foules en avançant des arguments idéalistes éloignés de la réalité.
Même si le citoyen n’a pas forcément la capacité d’appréhender tous les arcanes des programmes politiques, il doit au moins pouvoir se référer aux qualités et aux défauts des orientations politiques. Dans l’action politique, le réalisme et la générosité s’opposent autant que l’égoïsme et l’utopie. L’éducation de l’électeur passe par cette capacité à choisir opportunément et sans fanatisme la valeur sur laquelle on aura avantage à s’appuyer à un moment donné, pour une période limitée.
L’éducation selon la morale de la vie instruit le citoyen sur l’origine de son orientation politique. Elle lui donne une hauteur qui l’invite à la tolérance des points de vue différents et à la sérénité dans le débat politique, loin de la violence.



Diversité des partis politiques

   La démocratie permet aux tendances marginales de s’exprimer au sein de partis politiques minoritaires. Ces partis regroupent de la même façon que les partis majoritaires des membres aux caractéristiques caractériels spécifiques dont l’origine repose sur un déséquilibre prononcé de leur flux d’échange.
Le bon sens voudrait que l’on gouverne au centre. Ce serait d’autant plus normal que statistiquement la majorité des électeurs est plutôt centriste. Mais l’action d’un gouvernement ne peut pas être rigoureusement centriste. La solution de certains problèmes exige des mesures radicalement conservatrices ou au contraire très progressistes. Lors de leur discussion, la division fondamentale qui traverse la société resurgit et paralyse l’action du gouvernement centriste. Les tendances majoritaires se reforment par gravité et divisent le parti centriste au pouvoir. La volonté des centristes de séduire par l’affirmation d’un goût pour un large consensus, contraint à des concessions qui explique la médiocrité des décisions finales.
Si les électeurs centristes ont rarement l’occasion de voir leur parti accéder au gouvernement pour y exercer le pouvoir, en revanche, ils disposent entre leurs mains d’un pouvoir d’influence décisif. Lors des élections, la tendance caractérielle prévaut sur le contenu du programme et la majorité des électeurs votent fidèlement pour leur camp politique. Il en va autrement des électeurs centristes. Ils sont libres caractériellement de choisir l’un ou l’autre camp. Ce sont eux qui font pencher la balance. Les électeurs centristes sont arbitres entre les deux camps majoritaires. Ce pouvoir d’arbitrage n’appartient qu’aux électeurs. Le pouvoir du parti centriste est celui de la division sans laquelle il ne peut espérer l’exercer.
L’émergence de l’écologisme n’affecte pas l’existence des deux courants politiques majoritaires dont l’ancrage dans le caractère de l’individu les rend incontournables. Le chemin du pouvoir conduit invariablement les nouveaux partis écologiques à se déterminer dans l’un ou l’autres des courants majoritaires.
Si le déséquilibre tendanciel des flux de l’échange est généralement faible chez la majorité des citoyens, en revanche, une minorité d’entre eux souffre d’un déséquilibre accentué. Le degré d’inclination au partage repose sur un sentiment de confiance en l’avenir qui invite à la générosité tandis que la peur viscérale du manque conduit à des comportements égoïstes. L’amplification inégale de ces deux sentiments se traduit par un important déséquilibre tendanciel des flux d’échange individuels. Ce déséquilibre se traduit par un comportement politique extrémiste.
La générosité excessive va de pair avec une confiance aveugle. Elle produit un idéal dont la vision politique est utopique et simpliste. Quand, dans l’histoire, l’extrême gauche a conquis le pouvoir, l’irréalisme de leur action politique a conduit leur nation vers la faillite.  Leur enracinement caractériel les a toujours contraints à nier leur incompétence. L’étranger ou le peuple qui l’ont élu sont leur éternel bouc émissaire. Les citoyens finalement, font les frais de leur aveuglement en subissant des maltraitances à la mesure de leur incompétence. Les régimes communistes idéalistes ont été exemplaires dans le gaspillage et le mépris de l’homme. Leurs génocides ont signé dans le sang les risques de leur utopie.
 À l’opposé, la peur viscérale pousse l’individu à souhaiter un Etat fort, personnifié par un chef protecteur parfaitement identifiable. Celui-ci tire alors son charisme de sa capacité à entretenir le sentiment lancinant d’insécurité individuel, sans rapport avec la réalité du terrain, et à le diriger vers des boucs émissaires. Il provoque ainsi des populations discriminées jusqu’à ce que leurs réactions légitiment la peur pathologique des extrémistes de droite. Leur agressivité s’extériorise alors par une violence qui n’est que le courage des faibles. Elle est pour eux une thérapie illusoire à leur mal-être. Les extrémistes conservateurs, de tout temps, ont éprouvé un besoin viscéral d’avoir des ennemis à combattre. Les régimes d’extrêmes droites ont toujours de bonnes raisons pour déclencher des guerres.
 D’une façon générale, la violence des extrémistes quelle que soit leur tendance est aussi le fruit d’un autre déséquilibre. Chez leurs idéologues, les capacités  intellectuelles se sont souvent développées aux dépens des émotions empathiques protectrices qui sont atrophiées chez eux. Ils souffrent ainsi d’un déséquilibre entre le coeur et la raison. En l’absence de gardes fous émotionnels, ils adhèrent sans aucune culpabilité à des théories erronées justifiant la violence au nom du bien commun. La soumission fanatique à la rationalité sans le garde-fou du cœur conduit aux pires atrocités.
L’enseignement de la morale de la vie apporterait aux intellectuels un outil qui satisferait leur besoin de rationalité. Il réduirait le risque de dérives violentes de théories sur le changement qui au nom de la vie la détruisent.
Les partis minoritaires sont les clignotants d’alarme de la société. Ils signalent en éclaireur des dysfonctionnements grâce à leur sensibilité exacerbée par le différentiel de leur flux d’échange. Plutôt que de combattre les extrémistes, on aurait intérêt à prendre en compte l’objet de leur indignation avant qu’il ne dégénère. Un problème se résout plus facilement à ses débuts. De plus, cette approche avisée aurait pour effet d’apaiser les tensions extrémistes.
La morale est la science des échanges. Sa connaissance apporte aux citoyens les outils et la capacité d’analyse lui permettant de mieux comprendre l’action politique. Elle lui apprend que la rationalité en politique se situe davantage dans la mise en œuvre d’un projet que dans le choix aveugle d’une orientation politique. Une bonne éducation contribuerait à réduire le différentiel des flux des échanges des citoyens. Ce recentrage de l’action politiques éviterait les excès extrémistes. L’action politique gagnerait en efficacité et en sérénité.


Limite du pouvoir politique

   Le pouvoir politique exercé à travers un régime autoritaire ou démocratique déçoit toujours lorsqu’on lui prête la capacité de transformer en profondeur et rapidement la société.
Les exemples des régimes communistes autoritaires que ce soient en Union soviétique, en Chine ou au Cambodge, pour ne citer qu’eux, ont totalement échoué dans leur volonté de créer une société nouvelle, un homme nouveau, de redéfinir la culture en supprimant les religions et d’instaurer un nouvel ordre reposant sur des valeurs étrangères à celles des populations. On ne peut pas reprocher aux détenteurs du pouvoir politique de ces régimes volontaristes de s’être limité dans leurs moyens d’action. De la légalité démocratique jusqu’au génocide en passant par la terreur, ces régimes ont utilisé tous les moyens possibles en vue de créer un monde de rêve. Ils n’ont réussi qu’à semer l’horreur aux conséquences humaines, culturelles et écologiques catastrophiques.
Les régimes démocratiques bien que plus respectueux de la vie humaine ne sont pas beaucoup plus efficaces quand ils oublient le rôle fondamental de l’éducation aux valeurs morales.
Ainsi, l’évolution brutale initiée par Margaret Thatcher dans l’Angleterre des années 80 ne fut en réalité qu’un travail de gestionnaire qui a remis aux normes du libéralisme mondiale l’économie britannique. Cette action politique a arrêté le déclin et redressé pour un temps ce pays au bord du naufrage. Les Anglais doivent cette réussite au différentiel réduit entre leur conservatisme et leur désir de changement de sorte que l’usage de la force publique contre les grévistes n’a pas déstabilisé pas le pays. En France, au contraire la population affiche un rejet récurrent des réformes depuis des décennies. La mentalité française est tellement sclérosée qu’elle a perdu sa capacité à s’adapter. Dans tous les pays, le pouvoir des élus politiques est limité par la capacité d’adaptation des citoyens et celle-ci est totalement liée au niveau d’éducation.
    Prenons un autre exemple en France. La politique d’interdiction de fumer dans les lieux publiques a montré combien il était difficile de mettre en œuvre une politique de changement de comportement. Entre la Loi Evin du 10 janvier 1991 et le décret du 16 novembre 2006, il s’est écoulé 15 ans avant que la volonté politique ne soit applicable. Il a fallu tout ce temps pour qu’enfin les fumeurs acceptent de perdre leur statut dominant. La loi Evin totalement inapplicable et inappliquée fut pourtant nécessaire pour amorcer un long processus de conditionnement. La volonté politique fut contrainte d’attendre les effets de la pédagogie et de l’éducation avant de pouvoir se concrétiser par une loi applicable. Cet exemple montre bien la soumission du pouvoir politique à celle des mentalités. Si l’élu politique passe outre l’inertie des comportements, il voit s’élever devant lui un mur d’opposants. Cette inertie des citoyens face au changement est un critère impitoyable pour juger d’un certain niveau de civilisation, et plus précisément, d’apprécier à quel stade dans la courbe de vie d’une culture se situe le peuple en question. Incontestablement, l’incapacité d’une culture à s’adapter sur une période assez longue la situe dans une phase de déclin.
    L’évolution volontariste de la société a ses limites. Toutefois, le pouvoir politique, en dehors de la gestion quotidienne, peut engager l’avenir d’une société par des décisions judicieuses. Les décisions qui touchent à l’enseignement et à l’éducation sont certainement les plus fondamentales. La capacité d’adaptation qui est la seule parade au déclin est intimement liée à l’assimilation de bonnes valeurs dans l’enfance. Une politique d’éducation et d’enseignement de la morale exige de la lucidité et du courage car elle est peu gratifiante pour des politiciens attirés par des succès immédiats, gages d’une réélection plus faciles. Pourtant l’avenir des sociétés se joue sur de telles décisions dont dépend la prospérité ou le déclin de demain.



Déclin occidental

   Au moment où la science triomphe et chaque jour élargit le territoire de la connaissance, l’espace de liberté des citoyens s’étend vers la barbarie. S’il n’y a pas de relation directe de cause à effet entre ces deux phénomènes, ils semblent toutefois liés par de secrets rouages.
La conjugaison des miracles de la science et de ceux de l’économie libérale a un effet émollient sur notre élite intellectuelle laïque. Leur confiance ou leur défaitisme devant la puissance créatrice culturelle du libéralisme sauvage influencerait un discours qui pourrait expliquer le déclin que nous observons. L’implacable domination du concept de liberté dans l’idéologie libérale les enferme dans un carcan de pensée unique. Tout ce qui rogne tant soit peu la liberté est rejetée.  Cette a priori les rend incapables de s’élever au-dessus des penseurs du passé. On les retrouve aujourd’hui crispés sur la conviction que la morale est subjective ce qui interdit  son enseignement dans les établissements publics au nom de la sacro-sainte liberté de conscience. L’adhésion à cette conception les désigne comme les premiers responsables des conséquences catastrophiques vers lesquelles cette erreur nous entraîne.
Faute d’un enseignement volontaire, comme l’a été celui de l’écriture et du calcul pour tous en France sous l’impulsion de Jules Ferry, la transmission des valeurs, elles, perdure, mais hors des institutions publiques en s’effritant toujours davantage. L’enseignement religieux reste le seul canal actif de transmission des valeurs. Malheureusement, il perpétue des systèmes de valeur empiriques et parfois en opposition aux valeurs de la république. La tradition familiale reste un vecteur important de transmission bien qu’elle ait totalement disparu dans bons nombres de familles. De toute façon, cette transmission familiale est limitée par l’environnement et plus précisément par les médias. Ces derniers sont des canaux efficaces par lesquels transitent les valeurs de la morale de l’argent qui imprègnent insidieusement avec efficacité la mentalité des enfants.
Ainsi, la transmission des valeurs qui constitue le précieux fondement des civilisations est abandonnée à des initiatives privées empiriques ou hégémoniques. Les grandes civilisations se sont fondées sur des systèmes de valeurs rendus cohérents par les projets qui les ont définis. Ces projets, dans la bouche des responsables, n’existent plus que dans leurs discours humanistes. L’incohérence des valeurs vécues volatilise ces vœux pieux et déstructure notre civilisation en la conduisant vers le déclin. L’attraction de la richesse financière voile la dangereuse la réalité qui se profile devant nous. Le confort qu’elle nous promet et la lutte pour son partage nous distrait d’une vision objective  de notre avenir si incertain.
Les sociétés industrielles déclinent. On peut mesurer ce déclin au bonheur des populations. Que celles-ci soient riches ou pauvres, leur bonheur se fait rare et n’est pas la source d’énergie qui fait vivre. La survie pour les plus pauvre, l’ambition professionnelle pour la classe moyenne et l’accumulation pour les plus riches, alimentent une vitalité artificielle qui conduit dans une direction opposée au plaisir de vivre dans la sécurité et la durée.
Ce déclin par la position dominante du modèle occidental contribue au déclin des grandes cultures qui se partage le monde. Ce déclin fait courir à la paix mondiale un danger effrayant. L’occident après avoir vécu pendant des siècles dans l’espoir religieux que les souffrances d’ici-bas ouvriraient les portes du paradis a mis sa confiance dans la science et l’économie pour apporter un bien être espéré sur cette terre. Aujourd’hui, les pays industrialisés déchantent. L’économique libéral sauvage apparaît comme un moteur dangereusement polluant et qui répartit mal une richesse qu’il sait si bien produire. La défaillance morale généralisée est probablement la pierre d’achoppement à l’évolution positive de ce moteur. En attendant, les peuples en voie de développement et particulièrement les sociétés musulmanes adoptent une attitude critique à l’égard de la culture occidentale. En l’absence de modèles, les musulmans sont en proie à une crise existentielle dont on ne sait pas vers quelle aventure elle risque de les entraîner.



Décadence musulmane

   La civilisation musulmane à l’instar de celle de la Grèce antique ou romaine, après une période de rayonnement, a décliné pour finalement souffrir des affres de la décadence. Si le déclin est réversible, il en va autrement de la décadence. À l’affaiblissement des valeurs succède leur oubli irrémédiable. Or, les valeurs se définissent par le projet de société. Leur respect donne une cohérence à l’activité des membres. Et c’est cette cohérence qui produit de grandes civilisations. La fin des valeurs signe la fin des projets.  Une société sans projet commun, l’histoire le démontre, finie par s’effondrer.
Les sociétés musulmanes traversent une phase terrible de leur histoire. Leur culture ne répond plus aux besoins d’adaptation de leur population. Après des décennies d’effort pour connaître la croissance occidentale, les résultats sont décevants. La comparaison avec ceux des pays asiatiques est frappante. La réussite de ces pays qui dépasse même dans certains domaines celle de l’occident est à mettre sur le compte d’une culture différente, aux valeurs millénaires et vivantes qui a conservé sa capacité d’adaptation. Toutefois, il faut pondérer l’optimisme sur l’avenir de ces cultures. Ces cultures asiatiques qui ont su s’adapter au modèle occidental, voir de le dépasser, pourraient ne pas avoir la capacité de s’affranchir des défauts du libéralisme sauvage. Leur capacité aveugle d’adaptation à cette idéologie, on peut le craindre, risque d’hypothéquer leur avenir.
En revanche, les sociétés musulmanes paraissent souffrir de handicaps profonds dans la concurrence internationale. Le tabou de la remise en cause de certains aspects de leur culture est certainement la pierre d’achoppement qui limite leur évolution. Malgré les difficultés économiques et sociales, ce tabou n’est pas levé car c’est le propre d’une pratique décadente que de ne plus disposer des outils culturels pour se remettre en question. Le refus de reconnaître la véritable origine de leurs échecs fait naître chez certain un ressentiment envers l’occident dont le modèle encore attractif est de plus en plus critiquable. L’occident sert de bouc émissaire. Ce sentiment d’échec est ressenti par bons nombres de musulmans à travers le monde et au sein même des pays développés. Il les unit dans une communauté internationale acrimonieuse qui rejette, dans un sursaut d’une misérable dignité, la société occidentale faute d’être capable de s’en approprier la réussite.
Comme on ne peut pas vivre sans espoir, ces sociétés cherchent compulsivement des raisons d’espérer. La tentation est grande de se tourner vers le passé. Malheureusement, les modèles glorieux d’une autre époque ont contenu dés l’origine les germes de la décadence. Le Coran, interprété à la lettre, prescrit des mœurs tribaux totalement inadaptés à notre environnement moderne. De plus, la loi morale identifiée à la loi juridique sclérose cette culture dans l’impossibilité d’évoluer. La crispation sur ces tabous explique les difficultés des nations musulmanes. Les performances médiocres de cette culture est refusé par les plus fragiles psychologiquement, mais pas forcément les moins instruits. Ces révoltés sont tentés de préférer l’efficacité rapide mais illusoire de la violence à l’efficacité lente mais constructive de l’effort sur soi-même dans la paix.
La culture musulmane est malade. Elle est atteinte par le cancer de la violence qui métastase toutes ses communautés à travers le monde. Les attentats se succèdent. Le communautarisme se développe. Leur art populaire exprime le rejet et l’hostilité envers les pays développés dans lesquels ils vivent. Dans plusieurs pays musulmans, la décadence s’extériorise par l’intolérance, la discrimination et même les persécutions qui poussent à l’émigration de dizaines de milliers d’adeptes d’autres religions. Par ailleurs, la rareté des manifestations populaires pacifiques des citoyens musulmans dits modérés contre les crimes des fanatiques islamistes, les expose à la suspicion de complicité passive.
Ces observations devraient conduire la classe politique à réagir avant qu’il ne soit trop tard. L’introduction de l’enseignement de la morale de la vie dans les établissements d’enseignement est probablement l’une des meilleures décisions à prendre pour régénérer dans les diverses cultures du pays, y compris dans les cultures laïques et judéo-chrétiennes, les capacités d’adaptation indispensable à la réussite du projet moral. Faute de quoi, la cohabitation entre les communautés pourrait se dégrader au point d’installer la méfiance entre elles. Nous serions alors aux portes d’un conflit fratricide.



L’économie libérale

   La reprise en main de notre culture passe aussi par celle de notre économie. Doit-on rejeter le moteur économique libéral qui tourne en son sein ou le bichonner en l’améliorant ?
L’économie libérale est une organisation de la production et des échanges marchands autorégulée par le marché. C’est une belle mécanique, un moteur économique qui tourne bien. Ses bienfaits ont profité depuis quelques décennies à des milliards d’êtres humains dont le niveau de vie s’est élevé réduisant d’autant la souffrance de la pauvreté dans le monde.
Toutefois, malgré sa capacité unique dans l’histoire de l’humanité à produire de la richesse, cette économie suscite un sentiment de défiance allant jusqu’au rejet, partagé par un grand nombre de nos contemporains. Il est vrai que les effets pervers de cette économie ont de quoi effrayer. L’instrumentalisation de l’homme au profit de l’accumulation financière réduit à néant le projet moral qu’on est en droit d’attendre de cette économie. Ce constat expliquerait qu’un grand nombre de citoyens influencé par des mouvements politiques utopiques expriment aujourd’hui un sentiment de rejet en condamnant le moteur économique libéral comme si d’autres choix s’offraient à eux.
En fait, cette attitude de rejet est le fruit d’un amalgame entre l’idéologie et l’économie,
L’économie libérale est un moteur performant, mais qui présente les inconvénients d’être polluant et de mal répartir la richesse qu’il produit. Ce moteur est un outil de production de richesse autonome dont l’usage dépend de la finalité que l‘on veut bien lui assigner. Or cette finalité est donnée par la morale de la culture dans laquelle il tourne.
Lorsque qu’un moteur tourne bien tout en présentant des inconvénients, il ne tient qu’à son propriétaire que de lancer des études pour améliorer ses performances et réduire ses nuisances. Il ne tient qu’aux utilisateurs du moteur économique libéral d’inventer des règles pour que sa puissance soit plus équitablement répartie.
Lorsque le moteur à essence fut inventé, il émerveilla par sa capacité à produire de l’énergie motrice très maniable, sous un faible volume. On aurait pu à l’époque le rejeter car il était bruyant, polluant, à la fiabilité limitée et peu sobre en carburant.  Les moteurs qui équipent nos voitures d’aujourd’hui n’ont en commun avec leurs ancêtres que le principe de fonctionnement. La volonté de le faire évoluer vers un idéal de confort, de fiabilité et d’économie en a fait un objet dont les performances sont remarquables en comparaison de celles qui émerveillaient ou répugnaient autrefois. Aujourd’hui, il équipe des voitures performantes accessibles à des bourses modestes. Sa fin est probablement programmée par souci écologique et aussi grâce aux avancées technologiques. Mais ce qui nous intéresse, dans cet exemple, c’est son processus évolutif.
Il en est de même du moteur économique libéral. Son  principe de fonctionnement est indépendant de l’usage qu’on en fait. Cette autonomie disculpe ce moteur de son mauvais usage et de ses nuisances. Il est aujourd’hui assujetti à la morale de l’argent. Il pourrait très bien tourner demain sous l’emprise d’une autre morale.
Si l’on accepte les principes de fonctionnement de cette économie que sont la capitalisation, le marché, la concurrence, l’initiative individuelle et la récompense au mérite, il ne reste plus qu’à se laisser inspirer par la morale de la vie pour cadrer ces règles et en inventer d’autres pour répondre aux exigences de la Culture de la vie. Depuis son origine, le moteur libéral a connu une évolution avec des règles contraignantes qui ont amélioré ses performances. Il est de notre intérêt de poursuivre cette évolution et de résister aux partisans de l’idéologie libérales sauvage dominante dont le projet, sous couvert de sécuriser l’économie, est de protéger leurs privilèges.
Le moteur économique libéral n’est probablement pas éternel, mais il restera à l’image de l’homme. Le cercle vertueux de la cupidité est son fondement. Pour le moment, Il semble irréaliste de vouloir s’en passer. En revanche, rien ne nous empêche de modifier ses circuits en vue de le mettre en conformité avec la morale de la vie, à condition toutefois de ne pas rejeter en bloc le libéralisme.