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2 – LA MORALE DE L’ARGENT


Dans la culture libérale, la possibilité universelle de s’enrichir a lancé une course effrénée vers l’accumulation financière qui est devenu l’ultime projet de bons nombres de nos contemporains. L’enrichissement en tant que projet moral a créé son propre système de valeur.  Celui-ci s’impose insidieusement comme la norme profitant du vide créé par l’absence d’éducation. Les institutions publiques enseignent, mais refusent d’éduquer et la cellule familiale, sous l’influence des médias, voit son rôle d’éducateur s’amenuiser.



Le fondement de la morale de l’argent

L’argent a été inventé pour se libérer des contraintes du troc. Il est un instrument d’échange. Avec son accumulation dans le capital, il a acquis les propriétés d’un instrument de pouvoir. Cette concentration de pouvoir est à l’origine des grandes réalisations qui ont marqué l’histoire passée. Elle explique aussi l’essor de nos sociétés industrielles parce qu’elle a permis l’innovation et la production de masse dans des sites de recherche et de production qui avaient la taille suffisante.
La morale de l’argent a toujours existé. Mais elle a commencé à peser sur le destin du monde lorsqu’elle s’est généralisée avec la mondialisation et la spéculation instantanée. L’accumulation de l’argent en devenant le but l’ultime de l’activité humaine a généré un système de valeur qui insidieusement se substitue aux valeurs traditionnelles.
Le libéralisme sauvage a changé la valeur morale de l’argent. Cumulant les fonctions d’instruments d’échange et d’ultime objet à accumuler, le rôle de l’argent est passé de l’instrument protégeant la vie humaine en facilitant les échanges à l’objet convoité dont l’accumulation est un projet de vie largement répandu aux dépens de la protection des membres de l’espèce humaine et de sa pérennité.
L’organisation financière apparaît aujourd’hui, comme le gestionnaire de l’idéal social car il soumet la société aux contraintes de sa dévotion. La finalité de son activité est le renforcement infini de sa propre puissance. Le pourvoir financier a atteint aujourd’hui un niveau tel qu’il s’est en partie émancipé du pouvoir politique. La puissance financière a conquis son autonomie. Or une vie autonome, par nature, est adaptative et conquérante. L’argent capitalisé s’est ainsi affranchi de toute emprise, exerçant son pouvoir à la seule fin de le renforcer. La spéculation en temps réel grâce à la mondialisation et son réseau Internet a permis à l’argent capitalisé d’acquérir un pouvoir planétaire. Ce pouvoir autonome, impersonnel, supérieur au pouvoir politique impose aujourd’hui sa loi à l’humanité.
La finalité de sa loi est l’accumulation pour le renforcement infini de son pouvoir. La fonction d’échange de l’argent est aujourd’hui assujettie à cette finalité. En acceptant celle-ci, l’activité humaine n’a plus pour objet la protection de la vie, mais le renforcement du pouvoir de l’argent par son accumulation aux dépens de la vie. Cette ultime finalité fonde la morale de l’argent qui a secrété ses propres valeurs dans un système cohérent. Le fondement de cette morale donne un sens spécifique à toutes les activités humaines et élève au rang de valeur morale les qualités qui favorisent l’acquisition et l’accumulation de l’argent.


Le marché créateur de valeurs morales

La culture de l’argent a créé ses propres valeurs, morales et culturelles. Le marché, par l’intermédiaire des médias, s’est substitué aux églises pour promouvoir ces nouvelles valeurs.
Le marché par le canal de la publicité exerce puissamment son influence sur le consommateur. La valorisation des marques par leur association aux valeurs morales traditionnelles fait glisser celles-ci sur les marques elles-mêmes. Ce glissement se poursuit sur celui qui les arbore. Le logo devient un signe distinctif de valorisation personnelle aux yeux des autres. Cette reconnaissance est d’autant plus forte que le coût des produits de marque est élevé. Il s’établit ainsi une hiérarchie quasi aristocratique entre les consommateurs. Le logo et le prix en sont les signes distinctifs qui situent le niveau d’appartenance dans cette hiérarchie. Ils sont les valeurs morales elles-mêmes puisqu’il suffit de les arborer pour susciter une admiration que l’on portait auparavant à ceux qui les vivaient. La culture de l’argent pervertit les valeurs en les vidant de leur sens moral pour ne conserver que leur apparence. La valeur morale dans cette culture n’est plus une qualité protectrice mais un signe de discrimination par la richesse.
Le potentiel de profit pour les entreprises   de certaines catégories sociales conduit à leur valorisation excessive. Lorsque les entreprises découvrirent le marché de la jeunesse, l’enfant est devenu roi. On lui attribua toutes les qualités et fut élevé au sommet de la hiérarchie des valeurs de l’age. La jeunesse bénéficie aujourd’hui des privilèges de cette situation. Elle est admirée, intouchable, influente, enviée, imitée. Elle influence les adultes dont le sens critique est dévalué. Incitée par les médias, elle pousse la famille à la consommation. Elle est devenue une courroie de transmission efficace entre les entreprises et le portefeuille des parents. L’ignorance des jeunes et leur faculté d’assimilation propre à leur age en font des acteurs économiques manipulables. Ces acteurs représentent un pouvoir d’achat considérable par leur influence sur les dépenses familiales. Par leur intermédiaire, toute la société est soumise aux politiques commerciales des grands groupes dont la fin est l’accroissement infini de leur puissance.
On observe la même discrimination envers la population âgée. L’expérience, la connaissance et la sagesse apportées par l’age sont totalement dépréciées. La société jette sur la vieillesse le voile de la honte et le mépris du don de leur vie. En revanche, quand les retraités sont aisés, ils sont à leur tour courtisés et reconsidérés tandis que les plus démunis d’entre eux sont condamnés à vieillir dans la solitude et à mourir dans la discrétion. Toutefois, même lorsque le troisième age est perçu comme un marché prometteur, leur reconnaissance est inférieure à celle des jeunes dont l’immaturité en fait des consommateurs plus influençables.
Le marché n’a pas d’état d’âme. Son moteur est le profit. Ses valeurs piétinent l’humanisme des valeurs traditionnelles. Le marché produit des valeurs discriminatoires envers les minorités. Il s’oppose à l’un des fondements de la vie qui est la diversité. La nécessité de toucher de larges marchés pousse les médias à ne s’intéresser qu’à la normalité statistique. Le cinéma et les magazines influents ne montrent essentiellement que des comportements sociologiques et des profils psychologiques majoritaires ou considérés comme tels. Ce matraquage en les valorisant, jette le discrédit sur les minorités. Une discrimination de fait est propagée. Elle favorise une attitude de réserve envers la différence. Même si la loi tente de les défendre, dans la vie quotidienne les minorités sont marginalisées, voire pour certaines d’entre elles, culpabilisées. Le marché crée une hiérarchie de valeur reposant sur la statistique comportementale et psychologique majoritaire. Dans la culture de l’argent, heureux celui qui est hétérosexuel, marié avec enfants, riche ou jouissant d’un emploi, amateur de produits de marques, fan du sport national, sympathisant de la religion dominante et d’une peau couleur locale car il est considéré comme normal. Il échappe ainsi à toute discrimination.
La morale de l’argent détruit la valeur de l’effort. Par la valorisation morale de la richesse, le marché déprécie le travail en suscitant l’aspiration à la fortune facile et rapide. Les stars richissimes, les entrepreneurs aux fortunes fulgurantes, les sportifs surpayés, les gagnants des jeux de hasard, les escrocs de haut vol chanceux, tous ces bénéficiaires du marché sont au sommet de l’admiration dans les médias. Les chercheurs scientifiques, les professions médicales et les enseignants notamment, voient leur charisme s’effriter avec la montée en puissance de la morale de l’argent. Le marché a ainsi créé une hiérarchie de valeur de reconnaissance par le gain financier et non par l’apport protecteur. Sur cette échelle, les assistés rusés sont mieux placés que les travailleurs courageux qui gagnent moins qu’eux.
Le marché libéral préfère la rentabilité au respect de la vie. Il exerce une si forte pression sur la rentabilité des entreprises que leur valorisation financière s’effectue de plus en plus couramment au mépris de leur pérennité, indifférent au devenir des travailleurs. Les investissements contre la pollution et le gaspillage humain sont délaissés au profit de ceux qui améliorent la rentabilité.
La morale de l’argent dévalorise le monde réel au profit du monde virtuel. Les jeux vidéo, l’Internet, la télévision, les jeux de hasard sont des sources de plaisir qui occupent un temps journalier toujours plus long. Les entreprises profitent des lacunes de l’éducation pour commercialiser le rêve. Ils incitent le consommateur à fuir la réalité et le conditionnent à l’addiction au monde virtuel. Le citoyen désintéressé par la réalité, principale source de la connaissance, entretient son ignorance et se prive d’esprit critique. Il finit par confondre conditionnement et liberté. Il devient un simple instrument de consommation manipulé par une hiérarchie économique dominée par la bourse.
Par la création de ses propres valeurs morales, la culture de l’argent renforce une cohérence qui emprisonne insidieusement dans sa culture un peuple aliéné qui se croit libre.



Une culture en trompe l’œil

La morale de l’argent a secrété une culture séduisante à bien des égards. Cette séduction tend à légitimer la morale de l’argent fondement d’une culture dont les réussites occultent ses lacunes mortelles.
L’assimilation de cette morale est d’autant plus aisée qu’à la prospérité économique de sa culture s’ajoute la possibilité d’une grande confiance en elle. En effet, cette confiance semble justifiée par la similitude de ses valeurs avec celles des morales traditionnelles proches de la morale de la vie.
La morale de l’argent chante la liberté, l’égalité, la justice, la paix, la fraternité, la démocratie et la protection de la vie. Mais la finalité de la morale de l’argent pervertit les effets de ses valeurs.
La liberté, valeur fondamentale de la société libérale n’est pas égale pour tous. Elle est proportionnelle au pouvoir de l’argent.
L’égalité devant la loi n’est qu’un slogan. Le pouvoir procédurier des plus riches influence la justice en leur faveur. La justice apparaît de plus en plus comme une entreprise à profit pour les plaignants.
La fraternité est valorisée, mais cette attitude cache des arrière-pensées vénales. L’encouragement louable à l’action bénévole profite largement aux entreprises. En effet, le bénévolat pallie les insuffisances de l’action sociale et culturelle de l’économie de marché. La fraternité à travers le bénévolat améliore les profits en allégeant les charges. Par ailleurs, quand les entreprises se lancent dans le mécénat, leur motivation relève davantage du marketing que de l’altruisme. Les actions spectaculaires à la mode mais peu efficaces, qui améliorent leur image, sont préférées à celles dont l’urgence des besoins ne leur apporte en retour que des avantages stratégiques réduits.
La démocratie tant vantée par le libéralisme est en réalité pervertie par les puissances d’argent qui la contrôle en partie. La démocratie dans les pays libéraux est une délégation de pouvoir à des représentants souvent avides de pouvoir qui se valorisent comme des marchandises en faisant appel au marketing. Après les élections, l’action politique des élus est largement influencée par les financiers sponsors envers lesquels ils sont redevables, au mépris de la démocratie.
L’organisation sanitaire et sociale, l’efficacité des hôpitaux et les investissements pharmaceutiques considérables engagés pour la défense de la santé donnent à penser que la protection de la vie est au cœur des préoccupations dans les  économies libérales. Mais cette sollicitude ne profite qu’aux seuls acteurs économiques et les investissements ne sont réalisés qu’en fonction des profits espérés. Les maladies rares ou celles qui sévissent dans les pays en voie de développement sont négligées par les laboratoires pharmaceutiques.
Dans bien des pays, les citoyens dépourvus de fortune ou de travail sont exclus de la protection sociale. Certes, dans l’Europe humaniste l’actions des politiques sociales luttent pour maintenir la protection universelle, mais dans les pays aux économies libérales triomphantes, le droit aux soins fait l’objet d’une discrimination par la richesse. 
Dans ces pays, les pauvres et les sans emplois bénéficient parfois d’une assistance, mais la motivation politique de cette générosité apparente est clairement  d’ordre public et non la solidarité. À cette paix achetée s’ajoute une docilité  modelée par les rêves illusoires de la société libérale que les médias font miroiter.
Enfin, l’idéologie néo-libérale qui structure la culture de l’argent contient une contradiction flagrante. Derrière la vertu humaniste dont elle se pare en soulignant le rôle qu’elle joue pour favoriser la liberté et la démocratie, se cache une dictature impitoyable. Le pouvoir de l’argent en effet n’obéit à aucune règle démocratique. Il impose sa morale en se jouant des lois nationales. Au nom du profit supranational, il affame des populations productrices de matières premières, il court-circuite les stratégies d’évolution des entreprises qu’il ouvre et ferme au gré des opportunités vénales, au mépris de leur pérennité et des hommes et des femmes qui s’y dévouent. Il épuise les richesses naturelles, saccage l’environnement, détruit la biodiversité, sourd aux cris d’alarme et aveugle au désastre qui se prépare. Il provoque des crises mondiales sans en assumer la responsabilité.
La fascination pour la culture de l’argent trouve aujourd’hui ses limites dans la constatation des effets indésirables qu’elle engendre. Le doute est amplifié par l’impression que l’homme est dans l’incapacité de maîtriser une culture dévastatrice qui profite à une minorité mais dont les nuisances sont supportées par toute l’humanité et le seront pour des générations entières.



La liberté dans la culture de l’argent

La séduisante liberté dans la culture de l’argent n’est en réalité qu’une marchandise  qui a un prix.
La protection physique et l’épanouissement individuel n’est pas accessible à tous. L’alimentation, l’habillement, le logement, l’accès à la culture, les distractions sont directement liés aux revenus du travail. Or le travail dépend du marché. Le travail n’est plus une liberté, mais une simple marchandise dont le prix varie en fonction de l’offre et de la demande. Le travail dans la culture de l’argent est détourné de sa fonction originelle qui était de protéger la vie. Cette activité ne se justifie aujourd’hui que par  le profit qu’elle dégage. Le chômeur est jeté à la rue car le profit dans la culture de l’argent est plus important que la vie humaine. Cette culture abolie la liberté de vivre. Elle n‘accorde à l’individu que la liberté de se louer et s’il n’y a pas preneur, la liberté de se résigner à vivre de la charité ou du choix de la mort.
La richesse est théoriquement accessible à tous. En réalité cette liberté d’accès à la réussite financière est un leurre car elle ne conduit à cette réussite qu’un nombre d’élu aussi limité qu’aux jeux de hasard. Le système économique libéral actuel pour fonctionner, doit nécessairement structurer la société en une élite de riches et une majorité de pauvres. Même si la frontière entre ces deux camps n’est pas étanche, les places dans le camp envié sont limitées. À l’image du courant électrique dont la puissance dépend de la différence de potentielle et du débit, l’économie libérale, dans son fonctionnement actuel, tire sa puissance de la différence de richesse entre les riches et les pauvres et du flux financier irriguant le terrain économique. La croissance est ainsi observée dans les pays où précisément l’écart de richesse est important et où le niveau d’investissement est significatif. La liberté de changer de camp est purement théorique pour la majorité de la population.
La liberté intellectuelle et morale qui s’acquiert avec l’enseignement et l’éducation n’est pas partagée de la même façon selon l’origine sociale. L’accession aux grandes écoles pour les étudiants désargentés n’est souvent qu’un rêve.
La liberté de pensée qui est une des fiertés des démocraties est limitée par des censures sournoises dans la vie quotidienne de la culture de l’argent. L’absence de référence claire pour développer l’esprit critique favorise l’émergence d’une « pensée unique » ou d’un « politiquement correcte ». Cette pensée monolithique opprimante s’impose d‘autant plus facilement que des théories contradictoires sont absentes.
Issue des valeurs libérales et relayées par les religions et les sectes judéo-chrétiennes, la pensée puritaine rétrécie le champ de la liberté d’expression des comportements de jour en jour. La morale, la sexualité des mineurs, les sexualités marginales, l’avortement, l’euthanasie et toutes les lacunes des cultures majoritaires sont des thèmes tabous qu’il convient d’aborder avec d’infinies précautions sous peine d’être montré du doigt comme un hérétique. L’évolution de l’arsenal juridique et celui d’un vocabulaire culpabilisant enferment les débats publics dans des analyses stéréotypées.
La logique de la culture de l’agent conduit l’objectivité et la diversité de l’information à subir une lente et continuelle altération. L’audimat et le profit sont les critères existentiels des médias dont le contenu leur est soumis. Ce besoin de plaire et d’attirer le client est motivé par les recettes publicitaires dont le montant varie en fonction du nombre de clients.  Les rédacteurs en chef sont tentés de modifier leur ligne éditoriale pour séduire les publicitaires afin de préserver  leur existence. De leur côté, les publicitaires disposent d’un pouvoir discrétionnaire sur le choix des supports ce qui équivaut souvent à un pouvoir de vie ou de mort sur les médias. Ils en usent pour avantager discrètement leurs marques par leur influence sur le contenu éditorial.
La concentration des groupes de presse et audiovisuels contribue à uniformiser et orienter l’opinion. Les propriétaires de ces groupes au nom du profit et de leurs accointances politiques exercent à travers leurs médias une influence politique et morale sournoise sans aucun contrôle extérieur.
La liberté politique des nations en retard de développement est souvent limitée par le chantage à l’assistance financière qu’exercent sur elles les nations dominantes désireuses de préserver leurs intérêts économiques et financiers. Dans la culture de l’argent, le pouvoir de l’argent asservit les hommes et les nations en réduisant leur liberté au nom du profit.
De plus, ce pouvoir tend à substituer à la liberté, une addiction au monde virtuel dont la violence et le sexe ne sont que des appâts. Les médias soumis au profit sont les principaux vecteurs de ce conditionnement juteux.
Les limites de la liberté dans la culture de l’argent sont définies par le fondement de sa morale, celui de l’accumulation de richesse. Elles sont imposées par le pouvoir de l’argent qui conditionne le citoyen à vivre en fonction de l’ultime projet de cette culture. Le statut existentiel de l’homme est celui d’agent économique. Quand il est perdu, l’homme change de classe sociale. On retrouve  aujourd’hui une division qui rappelle celle de la société civile dans l’Antiquité, qui était divisée en deux classes : les hommes libres et les esclaves. Aujourd’hui, si vous perdez le statut d’agent économique, vous êtes un assisté dont la liberté peut êtres réduits au point de n’avoir même pas la liberté de survivre.
Dans la culture de l’argent, la notion de liberté, en l’absence d’une éducation morale, est formatée dans le moule de la morale de l’argent qui renforce sa position et s’impose à la population ignorante, avec la force de l’évidence.



Les nations et le libéralisme

L’autonomie des nations a vu sa relativité s’accroître, provoquée par la multiplication des échanges. L’avènement du libéralisme a été un accélérateur de cette évolution. L’heureuse influence du libéralisme sur la paix entre les nations est malheureusement pervertie par son projet moral.
Depuis leur origine, les nations ont cherché la prospérité dans la domination des peuples et la conquête territoriales en s’appuyant sur la force militaire. Avec la mondialisation du libéralisme, l’économie a remplacé le territoire pour être la principale source du pouvoir et de la prospérité. La guerre économique pacifique a remplacé les guerres territoriales mise à part pour quelques nations en retard de civilisation. Ce n’est pas le cas de l’Europe, dont la volonté d’accroître la prospérité par les échanges a conduit plusieurs de ses nations à réduire leur souveraineté au profit d’une autorité partagée. Cette décision a permis une amélioration considérable des échanges grâce notamment à la suppression des barrières douanières et la création d’une monnaie unique. L’évolution pacifique du statut des Etats de cette union européenne est un modèle dans l’histoire. Dans cette conception, l’Etat nation, entité égocentrique qui prospérait aux dépens des autres devient un territoire dont la priorité est l’accroissement des échanges dans la paix avec ses voisins. Ce fait historique n’est pas un pur fruit de la sagesse des hommes. Il est aussi l’aboutissement d’une logique naturelle qui à travers le libéralisme à créer les conditions pour améliorer les échanges économiques. De ce point de vue, le libéralisme a été un facteur de paix et de prospérité pour les Etats qui l’ont adopté.
Toutefois, avec le temps, le tableau s’assombrit. Cette évolution heureuse, faute d’une réglementation que la morale la plus élémentaire a toujours suggérée, s’est pervertie en laissant surgir une puissance mondiale, la puissance financière dont les nuisances sont bien connues. Avec cette domination, les sanctuaires économiques que constituaient les Etats nations ont vu leur rôle politique affaibli.  Leur autonomie politique est apparue comme un obstacle au pouvoir financier. Les dirigeants politiques par impuissance ou par adhésion ont laissé la morale de l’argent s’imposer sur le monde. Cette internationalisation a renforcé l’impression de légitimité de la puissance financière impersonnelle avec la complicité active des élites intellectuelles. Les philosophes ont largement contribué à dévaloriser la morale de la vie, laissant le champ libre à celle de l’argent. Ils ont réussi à imposer l’idée que la morale était subjective et, par conséquent, ne pouvait être enseignée à l’école. Dans ce courant de pensée, en France, les syndicats d’enseignants ont joué les bras armés en freinant des deux pieds pour empêcher l’introduction de l’éducation de la morale à l’école.
Le libéralisme libérateur et producteur de richesse a vu son image dévaluée à cause de la finance qui a orienté le projet humain vers la seule accumulation de l’argent. La pollution et la mauvaise répartition de la richesse du moteur économique libéral en sont la conséquence et entraînent des déséquilibres environnementaux et sociétaux qui semblent nous conduire dans le mur.
Ces nuisances engendrées par un libéralisme immature provoquent une réaction de rejet aveugle pour une partie de la population, un rejet probablement aussi dangereux que son indifférence. Les partis politiques  d’extrêmes gauches généreux mais utopiques utilisent ce mécontentement pour conduire vers un changement brutal autrement risqué par rapport à ce qui existe. Ils s’appuient sur une idéologie qui n’est qu’une futurologie. Or la futurologie est une science impossible car nulle ne peut imaginer le devenir des organisations humaines. Au cours de l’histoire, personne n’a réussi à prévoir l’avenir des sociétés. L’évolution des techniques, des mentalités et de tous les types d’environnements créent un besoin contemporain d’organisations spécifiques imprévisibles. Le rejet en bloc du libéralisme est certainement une erreur.
Le moteur économique libéral, grâce à sa neutralité fonctionnelle, n’est pas incompatible avec la morale de la vie. Il est un outil dont l’usage dépend du projet moral. Laisser se développer une opposition grandissante contre lui risque de nous entraîner dans une l’impasse. Il serait préférable de laisser notre culture être l’expression des ressorts fondamentaux de la nature à travers ce moteur. La nature ne connaît pas la révolution. Elle évolue à partir de ce qui existe, elle expérimente et sélectionne les choix qui servent la durée. Nous devons avancer en terre inconnue à partir d’ici et maintenant et utiliser la morale de la vie comme une boussole. Cette morale n’apporte aucune solution certes, mais elle est un garde-fou indispensable aux solutions à inventer afin de pérenniser notre espèce par le plaisir que chacun de ses membres éprouvera à en faire partie. Si nous décidions d’inscrire le moteur économique libéral dans un projet moral, nul doute que nous réussirions à l’apprivoiser pour notre profit.



Démocratie et Morale de l’argent

La culture de l’argent prône la démocratie, parce que ce choix d’organisation du pouvoir politique a fait les preuves d’une meilleure capacité à gérer la société dans la paix et la durée. Toutefois, la morale de cette culture n’accepte la démocratie que lorsque celle-ci n’est pas un obstacle à son projet.
Ainsi, les gouvernements démocratiques  qui sont sous l’emprise de la morale de l’argent s’accommodent fort bien de régimes autoritaires pourvu que ceux-ci prêtent allégeance à la culture de l’argent. La dictature Chilienne est un exemple parmi d’autres où l’accession au pouvoir d’un dictateur fut aidée par un Etat démocratique.
Par ailleurs, l’évolution des démocraties dans les pays industrialisés est perçue avec beaucoup d’inquiétude par les démocrates.
À l’intérieur des nations démocratiques, bien que la culture de l’argent préfère la démocratie, sa morale loin de renforcer ce type de régime mine son fondement. Elle le pervertit en affaiblissant son efficacité et le dévie vers un régime policier. Les démocraties subissent ainsi une lente érosion de l’extérieur par le pouvoir de la finance mondialisée et de l’intérieur par la désagrégation des valeurs citoyennes sans lesquelles la démocratie ne peut exister.
Depuis la fin des idéologies, avec la mondialisation, la démocratie a perdu de son efficacité. Le rôle dévolu aux gouvernements de garantir la prospérité en gérant la croissance tout en restant dans les rails du libéralisme a vidé en partie de leur sens les mandats électoraux. L’élu n’est plus le représentant du peuple dont il exprime les doléances, mais un gérant subordonné dans ses décisions à la rigueur de l’économie mondialisée dominée par la finance. Sa fonction est ainsi dépréciée aux yeux des électeurs qui hésitent à se déplacer pour s’exprimer par un vote à l’influence réduite.
À cette atrophie de la démocratie par la réduction du pouvoir politique, s’ajoute la désaffection d’un citoyen de plus en plus irresponsable. L’origine de son ignorance du fonctionnement des institutions et des valeurs morales est à chercher dans la conception de la liberté libérale. Selon cette liberté, la famille est le seul lieu légitime de l’éducation. Or la dissolution de la tradition au sein des familles a pour conséquence la disparition progressive d’une culture individuelle civique et morale. Le citoyen n’a plus le niveau de civilisation nécessaire pour faire fonctionner correctement la démocratie. Il éprouve de plus en plus de difficultés à se soumettre aux rigueurs des règles dont le fondement lui échappe. La France est un exemple de ces pays où la population conserve en elle-même un puissant idéal. En revanche, faute d’éducation, le citoyen peine à accepter la discipline démocratique. Son modèle politique, Astérix le Gaulois, justifie et valorise toutes les formes de contestation de l’autorité, confondant autoritarisme et autorité. La France est un pays difficilement gouvernable. Le fonctionnement des contre-pouvoirs dans ce pays est révélateur du déclin de la maturité politique. En temps normal, l’existence de contre-pouvoirs révèle la bonne santé des démocraties. Mais aujourd’hui, le fonctionnement politique de la démocratie représentative est constamment perturbé par des contre-pouvoirs trop puissants qui confondent la démocratie représentative avec la démocratie populaire. Cette erreur abuse le citoyen mal informé d’autant plus facilement que la liberté libérale l’invite à s’exprimer au nom de cette même liberté. Les manifestations de rue partisanes et les grèves corporatistes bloquent régulièrement les décisions des gouvernements quelle que soit leur orientation politique. La capacité de nuisance des mouvements de la rue crée un pouvoir corporatiste qui se substitue au pouvoir démocratique parlementaire.
L’attitude des Français face au libéralisme révèle une opinion complètement égarée. Le citoyen est partagé entre les bienfaits espérés de l’abondance que procure le libéralisme et les méfaits de sa logique inhumaine. Cette contradiction et l’impuissance des gouvernements à résoudre les problèmes de société plongent le citoyen dans la perplexité. Cet état d’incertitude le rend sensible aux courants démagogiques qui expriment ses craintes. En l’absence d’un positionnement clair des partis politiques et d’une pédagogie active, le citoyen se laisse entraîner sur le terrain démagogique d’une opposition frontale au libéralisme quand il n’adopte pas la posture du spectateur désabusé.
Cette dissonance est amplifiée par la fin des idéologies qui a libéré les ambitions personnelles des contraintes qu’imposaient les justifications de la théorie. L’habileté et le machiavélisme sont devenues les principales qualités requises pour réussir en politique. L’absence de visions politiques conduit leurs représentants à se soumettre plus ou moins hypocritement au pouvoir économique et financier. Le laboratoire d’idées que devrait être les partis politiques s’est transformé en tremplin pour des ambitions personnelles. Les problèmes des électeurs ne sont plus au cœur de la réflexion politique. Les élus sont absorbés par la stratégie de conquête ou de conservation du pouvoir de leur parti. Ils manquent de temps pour appréhender la complexité et la diversité de la réalité du terrain. Enfin, la discipline imposée aux élus pour rester uni derrière les décisions du parti en vue de la conquête ou de la conservation du pouvoir restreint leur rôle de représentant. Les intérêts stratégiques du parti l’emportent sur les aspirations des électeurs.
La démocratie est la fierté des sociétés industrielles libérales. Mais cette fierté cache un grand embarras. L‘intérêt général que représentent le vote démocratique et la réalité de l’exercice de son pouvoir s’oppose dans une contradiction engendrée par la morale de l’argent, fondement de ces sociétés. Le fonctionnement des institutions sous l’influence délétère de cette morale déçoit un nombre toujours plus grand de citoyens. Dans la culture de l’argent, la démocratie perd son âme et son efficacité.



La reconnaissance par l’argent

L’argent est l’objet d’une grande convoitise par le pouvoir de jouissance qu’il octroie à son possesseur. Il est un puissant amplificateur d’échanges. De tout temps, le pouvoir que confère l’argent a été l’objet d’une quête acharnée. Sa détention permet de satisfaire tous les besoins et tous les plaisirs en multipliant à volonté les échanges matériels dont sont exclus les hommes qui en sont dépourvus. La perception de la richesse, libérée des contraintes de la morale, transfert sur le possédant les qualités à l’origine de la séduction de l’argent. La richesse est alors un facteur puissant d’admiration et de reconnaissance.
À la séduction du pouvoir de posséder s’ajoute celle du pouvoir de commander. La culture de l’argent glorifie le pouvoir du commandement aux dépens d’un autre pouvoir plus efficace socialement : le pouvoir d’influence. Celui-ci résulte de la reconnaissance de qualités et de compétences personnelles étrangères  à la possession de l’argent. Le statut que confèrent ces qualités suscite le respect, l’admiration et l’envie. Il donne à l’individu l’initiative des échanges et le rend influent. Les membres d’un groupe ou d’une société se disputent le privilège d’être en relation avec ces personnes qui sont de véritables carrefours d’échanges. Malheureusement, dans la culture de l’argent, les qualités et les compétences qui normalement justifient la reconnaissance et l’exercice du pouvoir sont couramment remplacées  par la richesse. Cette substitution entraîne une dissolution culturelle, prémisse du déclin.
La recherche de la reconnaissance par l’argent substitue au goût de la production et du perfectionnement de soi, celui de l’accumulation sans effort. Elle délaisse le plaisir de l’aventure riche en expérience et de l’enrichissement par la production de biens et de services utiles et de qualité. Elle remplace les idéaux traditionnels chez les nouvelles générations. La perte du goût de l’expérimentation de la vie et de l’expérience acquise les oriente vers la facilité. Ces générations rêvent de devenir des stars et s’identifient à ces nouveaux modèles moraux en court-circuitant l’apprentissage laborieux des qualités admirables. Ce goût de la réussite rapide invite à suivre les voies de la malhonnêteté, de la rouerie, de la fourberie, de la tricherie et du hasard. Les candidats à la richesse sans l’effort d’une contrepartie de qualité ne craignent pas le regard des autres car, face à l’argent, la vertu libérale s’incline. Les qualités techniques, artistiques et affectives exigent pour atteindre des niveaux exemplaires, des efforts et du temps. La culture de l’argent n’incite pas à la perfection de soi et des œuvres. Dans cette culture, il est plus facile d’obtenir la reconnaissance par un enrichissement rapide et sans effort.
Si la reconnaissance, générée par des qualités personnelles, favorise des échanges riches et de toutes natures, lorsqu’elle est obtenue par l’argent, son pouvoir engendre des échanges marchands, le plus souvent destructeur. Dans la culture de l’argent, le pouvoir de l’argent exerce une pression constante pour tout transformer en marchandise. Rien n’échappe à ce véritable diktat. La nature, l’amour, les corps, les sentiments, les privilèges, la gloire, l’impunité, la liberté, tout s’acquiert à condition d’en avoir les moyens. La séduction du pouvoir de l’argent se substitue à celle de la personnalité. Dans la recherche de partenaires, elle est souvent préférée à celle des qualités comme la persévérance, l’humour, l’érudition, la générosité et l’intelligence. On fait briller le miroir aux alouettes de la richesse pour s’attirer les faveurs des personnes convoitées. L’argent n’est plus un instrument d’échange pour protéger et épanouir la vie. Il est un pouvoir d’acquisition dont la limite morale est celle de la puissance financière, aveugle aux intérêts de l’espèce humaine et de ses membres. La reconnaissance qu’il offre, bien que potentiellement accessible par tous dans la société libérale, reste un privilège réservé à un petit nombre.
La substitution du pouvoir de l’argent à celui des qualités personnelles est réductrice d’échanges. Cette détérioration culturelle individuelle atrophie les flux d’échanges  immatériels.
La reconnaissance par l’argent plonge l’individu dans une profonde solitude faute d’échanges épanouissants, une solitude paradoxale puisque jamais les hommes n’ont été aussi concentrés et proches physiquement des uns des autres tout en disposant de moyens individuels de communication planétaire.



L’individualisme

Dans la culture de l’argent, l’argent déstructure la vie sociale.
L’appât du gain est une quête individuelle. Cet individualisme fait de chaque individu un adversaire solitaire entraîné dans une compétition permanente qui s’oppose à la solidarité.
L’obligation pour l’individu de vivre alternativement deux attitudes contradictoires que sont l’individualisme pendant le temps de travail et la solidarité pendant le temps libre crée une situation morale conflictuelle. Pour éliminer le sentiment désagréable qui en résulte, l’individu a tendance à évacuer la contradiction en privilégiant l’une des deux attitudes. En l’absence d’une éducation morale maîtrisée, le champ de la morale, sous l’influence de l’environnement économique, est naturellement investi par les valeurs de la morale de l’argent. Dans cette  culture ambiante, insidieusement, l’individu accepte l’individualisme comme la normalité. L’individualisme a pour conséquence une autonomie excessive. Il invite à poursuivre une réussite exclusivement individuelle aux dépens de celle des autres. La restriction des échanges de l’individualisme s’oppose à la relativité de l’autonomie qui au contraire les amplifie en les étendant à l’ensemble de la communauté.
 Ainsi dans l’exemple de la recherche scientifique, une découverte a plus de chance de trouver des débouchées pratiques et utiles quand elle est partagée avec des industriels ou d’autres chercheurs. Le goût du partage a un effet multiplicateur des échanges épanouissant au contraire de l’effet réducteur de l’individualisme.
L’individualisme vanté par la culture de l’argent incite à l’émergence d’une aristocratie de débrouillards plus ou moins scrupuleux. Certes, leur modèle nourrit l’espérance des pauvres d’un avenir individuel meilleur. Mais il réduit l’efficacité collective, augmente l’injustice, et les écarts de richesse. Il exacerbe les désespérés qui voient dans la violence une ultime issue.
L’individualisme contribue à créer une culture de la solitude dans l’insécurité.



La compétition

La culture de l’argent dans le libéralisme est le cœur d’un conflit entre les lois de la nature et celles de la culture. La finalité de ces lois qui est la durée se manifeste par l’adaptation dont le mécanisme sélectif est la concurrence. Celle-ci fait naître une compétition qui est un des moteurs de la nature à l’origine de l’évolution et de la diversité. La compétition dans la nature sélectionne les meilleurs et élimine les plus faibles. La compétition dans la culture pour respecter le projet de la durée des individus de l’espèce induit une sélection qui n’entraîne aucune élimination. La fonction de celle-ci est de placer chacun à l’endroit de la sphère économique et sociale, le plus épanouissant pour l’individu et la collectivité.
La nature immatérielle des échanges dans la culture change l’objet de la sélection. L’être humain créateur de biens immatériels n’est plus la cible de la sélection, il en est le support indispensable. Seule sa production est soumise à la sélection de la concurrence. Ce mécanisme est au cœur du progrès de la culture protectrice. L’avènement de la culture signe la fin de la sélection biologique des hommes. Chacun des membres de l’humanité est un « créateur transmetteur » d’information comme le sont les neurones dans le cerveau. Chaque homme est précieux, car il est porteur d’une singularité qui participe à l’enrichissement de toute l’espèce.
La culture de l’argent, sauvage par son enracinement naturel, perpétue la sélection darwinienne entre les hommes, en hypertrophiant l’importance de la première place. Cette obsession pathologique déséquilibre les relations sociales. Elle nuit fortement à l’intégration sociale car l’enjeu élitiste et la discrimination des adversaires moins talentueux renforcent l’individualisme. Dans cette culture, les concurrents sont des adversaires qui s’opposent sans pitié, encouragés par la légitimité de leur lutte fratricide que leur confèrent les acclamations sans discernement adressées au vainqueur. La valorisation exagérée de la place de premier trace le chemin de la lutte solitaire, de la triche, de la vénalité, de la violence et de la solitude. Cette volonté élitiste stimulée par un différentiel de gain exagéré entre les concurrents crée un esprit de compétition animal qui s’applique à tous les secteurs de la culture. La quête de la première place dans la culture de l’argent n’est pas un jeu anodin. Elle constitue un comportement nuisible pour soi et pour les autres. Elle renforce l’individualisme qui prône l’autoprotection. Elle crée une aristocratie de vainqueurs qui accumule une richesse dont l’énormité signe l’iniquité de cette culture.
Ainsi, dans le sport, le premier est souvent un individu difforme, exagérément développé dans un domaine spécifique et atrophié dans les autres. Rabaissé au rang de produit commercial, son gain est la gloire et l’argent. Il se bat comme un héros pour le podium d’où il sera chassé le lendemain. Et pour ne pas tomber dans l’oubli, cruel échec de tant d’efforts, il tentera de vivre de sa difformité comme une bête de foire ou comme formateur. Dans ce dernier cas, il entraînera les jeunes aux dépens d’un épanouissement équilibré, vers le destin hasardeux de premier dont la gloire éphémère à pour finalité économique de remplir les caisses des sponsors. Quand il est rémunéré, il accumule une richesse qui fait défaut à la formation de ses fans. Il ne reste à ceux-ci que le droit de dépenser leur argent en s’habillant comme les stars qui les ont spoliées et qui les invitent sur le chemin de l’atrophie des échanges.
À l’opposé, dans la culture de la vie, la compétition est une stimulation pour se dépasser soi-même, en se mesurant aux autres. Il y aura toujours des premiers, des plus doués et des meilleurs pour nous offrir leurs talents dont on les remercie. L’inégalité dans la performance est génétique même si les résultats de l’effort la dépassent couramment. Lors d’une compétition, à l’intensité du plaisir qu’engendre universellement le progrès personnel s’ajoute celui de l’échange avec les partenaires. Si la première place n’est pas souillée par l’argent ou quelques privilèges, elle est un enjeu ludique. Rien alors ne s’oppose au partage des observations, des conseils, des craintes qui s’échangent généreusement aux profits d’une amélioration des performances de chacun, dans le plaisir de l’amitié et d’une évolution favorable au groupe. Car, l’amélioration d’un des membres d’un groupe dans une culture de l’échange profite à tous et est ressentie pour chacun comme un gain personnel.
La compétition lorsqu’elle n’est qu’un jeu hors de toute perspective vénale est une source de profit très protecteur pour la société. La performance exceptionnelle d’un compétiteur, consacré par l’admiration, est à la fois un hommage à l’espèce humaine, une fierté d’y appartenir et un espoir pour chacun de disposer d’un tel potentiel.
 Le rôle du héros dans ce contexte prend la dimension du mythe pédagogique. Quand on se reconnaît dans un héros, on se met à sa place et l’appréciation de ses qualités fait découvrir les ressources potentielles qui peuvent exister en soi. Les exploits contribuent à nous apprécier nous-même et à renforcer la confiance en nous et en notre espèce. Ils nous invitent à notre propre dépassement.
Le statut de héros dans la culture de la vie suppose que soit endossée la lourde responsabilité du statut de modèle. Le rôle du héros dans une culture cohérente est d’inviter à l’imitation des qualités et des valeurs qui l’ont propulsé au-dessus de la mêlé et dont le sens ultime est celui du respect  de la vie.
La morale de l’argent attribue à la compétition sportive une fonction d’échange marchand tandis que la Morale de la vie en fait une activité d’échanges immatériels. Le sens que donne la morale de l’argent à la compétition est celui de l’accumulation de l’argent par le sacrifice de la santé dans la solitude. Au contraire, avec la Morale de la vie, la compétition améliore les échanges en vue de l’épanouissement de la vie individuelle et sociale.
 La compétition selon la Morale de la vie invite au dépassement de soi dans le plaisir du partage. Elle amplifie les échanges créatifs de toutes natures grâce à la confiance, au partage et à la solidarité. Elle vitalise la société et la renforce face aux difficulté qu’elle rencontre.



Le plaisir sur commande

La culture de l’argent marchandise le plaisir et le détourne de sa fonction protectrice.
Le plaisir est le moteur naturel de la satisfaction de nos besoins et de nos désirs. L’espoir de sa jouissance est une source d’énergie qui alimente l’effort pour l’éprouver. Sans échange, le plaisir n’existe pas. Sa qualité, sa diversité et sa densité sont directement liées à la richesse de l’échange. Celle-ci réside dans la complexité qui caractérise la nature, les êtres humains et leurs œuvres.
Toutefois, il est possible d’éprouver du plaisir avec une grande intensité en court-circuitant l’échange humain. Ce plaisir facile mais pauvre, stimule fugitivement la vie en la fragilisant ensuite. La drogue et les jeux de hasards sont les grands pourvoyeurs de ce plaisir obtenu sur commande. La culture de l’argent encourage à la satisfaction de ce plaisir immoral car celui-ci fait prendre au jouisseur un double risque : Celui de l’atrophie des échanges et celui de la dépendance. La facilité à éprouver ce plaisir encourage à le préférer à celui des échanges plus riches qui exigent un peu d’efforts. Elle entraîne le consommateur dans une dépendance qui l’incite à l’obtenir le plus souvent possible. La culture de l’argent encourage les jeux de hasard car ils sont un moteur d’échange économiques très lucratif. La loi du marché permet ainsi « d’acheter de l’adrénaline » et de l’espoir comme n’importe quelle marchandise. Dans cet échange, les uns font du profit, les autres dépérissent. Le cycle espoir, effort de la réalisation, plaisir de la réussite ou simplement plaisir de l’expérience acquise est court-circuité.
Le plaisir obtenu sans passer par l’aventure de la vie est une trahison de la vie car il la tue à petit feu. Il n’est plus le carburant de l’échange qui alimente l’effort épanouissant qu’exige la réalisation d’un projet. L’individu renfermé sur lui-même par ce plaisir solitaire, s’abandonne à l’isolement, perd sa propre reconnaissance et celle des autres, sombre insidieusement dans la dépression par l’éloignement des expériences enrichissantes.
Les jeux de hasard sont des activités qui procurent un plaisir que la culture de l’argent contraint de rechercher pour les personnes en difficulté. Responsable des conditions de vie dégradées d’une grande partie de la population, cette culture sait en profiter. La solitude, la pauvreté, l’absence de projet enthousiasmant de civilisation privent l’individu des sensations et des émotions qui sont les engrais de la vie. Cette absence engendre de la souffrance sinon de l’ennui et fait le lit d’une conversion des clients aux jeux du hasard, abusés par l’incitation publicitaire et la facilité pour en jouir. Ces loisirs douteux deviennent ainsi des succédanés nécessaires à la survie de gens désœuvrés ou guettés par la dépression. Cette concession fait entrer ces malheureux dans une spirale dont ils ne sortent que rarement indemnes. La culture de l’argent à travers les jeux du hasard conforte sa capacité de nuisance envers la vie. Les joueurs persuadés de bénéficier d’un privilège s’adonnent aux jeux du hasard en toute innocence. L’assimilation des valeurs de cette culture les prive d’un jugement critique.
La Morale de la vie enseignée dés le plus jeune âge conditionne au goût du contact et de la complexité de la réalité. Elle oriente l’action vers les plaisirs enrichissants de la conquête.  Elle fait mépriser les plaisirs obtenus sur commande qui instrumentalisent l’individu et finalement l’asservissent.