13- Page 163 à 173

7 - L’AVENIR


   Nous ne savons pas vers quel type de société idéal nous devons nous diriger, mais nous connaissons la méthode à mettre en œuvre pour y parvenir : la méthode expérimentale. L’espèce humaine a déjà expérimenté un certain nombre de modèles d’organisations économiques et sociales. La société planifiée et bureaucratique a échoué conformément à la théorie. À l’opposé, la société libérale sauvage a donné de meilleurs résultats, mais ses nuisances sont telles qu’elle nous oblige à continuer notre recherche. Il serait imprudent d’imaginer une nouvelle société à partir de rien. Aussi, le plus sage est certainement de profiter de ce qui donne de bons résultats dans le libéralisme à l’américaine et de tenter de réduire ses lacunes. La généralisation de l’enseignement de la morale de la vie formatera les hommes à de nouvelles règles financières, économiques et sociales qu’ils sauront inventer.



Des raisons d’espérer

   Nous disposons de nombreuses raisons de croire qu’il est possible de sortir de l’ornière dans laquelle notre société semble enlisée.
La clé est l’éducation. C’est une question de volonté politique. Le sens moral s‘apprend comme une langue, par la répétition et l’observation de modèles. Insufflé à la population par l’apprentissage, il infléchira les règles de fonctionnement de la société et particulièrement celui de l’économie dont l’influence morale est si importante.
Le libéralisme doit être considéré comme un atout pour l’avenir. Son principe de fonctionnement basé sur l’auto régulation des activités d’acteurs libres a suffisamment fait ses preuves pour être considéré comme un acquis positif. L’expérience en a aussi montré les limites. Le progrès surgit de la dialectique entre la liberté créatrice et la régulation protectrice. La morale de la vie, en donnant un sens à toute organisation, est le meilleur guide pour inspirer de nouvelles règles à expérimenter.
Substituer la finalité de la morale de la vie à celle du libéralisme sauvage en faisant du profit vénal non plus un but mais un outil pour protéger la vie, tel, doit être l’ultime projet de la société humaine. Pour le réaliser, un large consensus sur le choix de la morale devra être recueilli pour que l’éducation et l’enseignement de la morale de la vie soient universels. Ainsi, la conviction que les relations dans le rapport d’intérêt tracent la voie royale vers le progrès dans la paix facilitera la traque de la violence et de l’injustice ainsi que l’invention de règles adaptées.
On sait que la défense des intérêts individuels entretient le rapport de force entre les individus, tandis que le rapport d’intérêt facilite la conjugaison des efforts vers un projet commun pour le profit de tous. Cette attirance pour le rapport d’intérêt se manifeste dès que les conditions de vie génère une solide confiance en l’avenir et envers les partenaires. On le vérifie notamment dans la pratique des sports amateurs ainsi que dans les actions humanitaires où les sportifs et les bénévoles sont capables de se dépenser jusqu’au bout d’eux-mêmes pour des valeurs qui ne sont pas vénales, juste pour l’honneur et le plaisir, parce que leur survie n’est pas en cause. Cette observation encourage à la réflexion sur une évolution de la société.
Pour peu que des bonnes conditions de vie  soient assurées et que la reconnaissance des efforts soit un comportement sincère, l’homme dispose de motivations plus puissantes que celle de l’argent pour s’engager dans la réflexion et l’action. La condition nécessaire à l’émergence de ces motivations est l’existence d’une organisation qui répondent aux besoins fondamentaux de l’individu par le partage équitable des profits. Dégagé du souci de sa survie, l’homme révèle ses potentialités pour peu que ses efforts soient reconnus. Dans ces conditions, l’idéal et le jeu sont les carburants qui donnent l’énergie au moteur de la passion et de l’action. On déborde d’énergie quand on réalise un projet dans une compétition amicale. L’aspiration suprême à vivre des échanges épanouissants qu’offre l’action gratuite, souffle sur les braises de la motivation.



Une évolution mondiale

   La transformation du libéralisme sauvage n’est envisageable d’une façon réaliste qu’à l’échelle internationale.
Dans ce combat, il n’y a pas d’ennemis réellement identifiables. Nous sommes tous complices. Les règles économiques et financières constituent une superstructure comparable à un navire qui emporterait l’humanité sur les flots du temps. La condition de son insubmersibilité est la cohérence. Si ce navire nous conduisait vers des mers dangereuses, une incohérence de son fonctionnement pourrait précipiter sa perte. C’est pourquoi, l’évolution de cette superstructure est une affaire de tous et doit se faire sur la base d’un consensus suffisamment large.
L’existence des règles disculpe en partie les hommes qui les appliquent. On ne peut pas reprocher aux patrons et aux actionnaires de défendre leurs intérêts sans prendre en compte leur réelle marge de manœuvre que leur autorisent les règles. Ces acteurs en préservant leur intérêt obéissent aux règles tout en défendant l’organisation économique dont dépend la survie générale. Quand les humanistes incitent à acheter plus chère les matières premières pour améliorer le niveau de vie des  pays pauvres qui les produisent, Ils suggèrent un comportement en contradiction avec la logique des mécanismes de l’économie actuelle. La concurrence contraint les acheteurs individuels à résister à cette invitation généreuse. Les propositions humanistes ponctuelles en contradiction avec la cohérence générale du système concurrentiel sont boudées. Il est inconcevable de croire que des entreprises pourraient accepter des règles qui ne seraient pas applicables à l’ensemble des acteurs du marché international tout simplement parce qu’elles les condamneraient.
Les défenseurs de l’injustice n’ont d’autres issus pour sortir de cette impasse que de suggérer de nouvelles règles mondiales et pour cela, de participer à la création d’un pôle politique puissant. L’Europe par son passé humaniste et sa construction pacifique unique dans l’histoire semble disposer des atouts suffisants pour jouer ce rôle. Les nombreux peuples isolés et victimes de la mondialisation soutiendraient évidemment une Europe pour peser avec elle sur les négociations internationales. 
Pour atteindre la maîtrise morale de l’économie sans enrayer le moteur économique, les chercheurs devront faire preuve d’imagination et ne pas perdre de vue que la dynamique sera conservée et la paix assurée seulement lorsque l’économie participera à l’intérêt commun de tous les peuples. De nouveaux circuits financiers devront être inventé afin d’irriguer équitablement les tissus sociaux de toutes les régions habitées du monde.



Notre destin

   La curiosité est le moteur de l’adaptation. Elle anime toutes les espèces vivantes. Elle est une des expressions  de la pulsion de vie. Cette aptitude est une qualité que l’éducation devrait développer dans les limites de la morale de la vie : l’utilisation des informations découvertes ne doit jamais nuire à la vie.
Le surplus de capacité intellectuelle dont l’homme est doté et qui n’est pas absolument nécessaire à sa survie, crée grâce à sa curiosité les conditions d’une vocation à la découverte et la maîtrise de l’univers.
Si son insatiable curiosité lui assure une meilleure protection grâce aux fruits de ses recherches, Il lui permet aussi avec l’aide de son intelligence d’espérer les réponses qu’il se pose sur son destin.
Sa puissance intellectuelle et les angoisses métaphysiques qui le rongent depuis son origine le prédestinent à l’exploration du monde en vue de sa compréhension. L’univers est un espace digne de son génie susceptible, dans son effort d’exploration, de brûler le surcroît d’énergie qu’il possède. Une énergie qu’il retourne, aujourd’hui, si aisément contre lui-même ou sa propre espèce.
Ses découvertes pourraient sublimer son ennui en exaltation, voire en adoration. La quête de la compréhension de l’univers lui apporterait l’exaltante espérance de découvrir un jour, sinon son auteur, au moins le sens de son existence.



La Morale : la science de la vie

   L’homme n’est ni bon ni mauvais. Il est constitué d’un ensemble biologique organisé pour vivre. Son corps est dépourvu d’arme naturelle. Il ne jouit  d’aucune griffe acérée, d’aucune canine proéminente, il ne secrète aucun poison ni ne produit de décharges électriques pour combattre, vaincre et se nourrir. Nu, il est beau et vulnérable. Sa survie dépend exclusivement d’un cerveau hyper développé, d’un cerveau uniquement capable de traiter de l’information et quasiment vierge à la naissance. Il naît dépourvu de toute programmation génétique apte à lui assurer une autonomie nécessaire pour survivre.
À notre connaissance, dans tout l’univers  connu, pour la première fois, la survie d’un être vivant ne dépend pas d’un programme génétique. Pour survivre et pérenniser son espèce, l’homme est contraint de découvrir par lui-même les lois qui le protègent lui et son espèce, de les appliquer et de les transmettre.
Sa curiosité lui a permis d’élargir son champ de connaissance. Mais son ignorance traîne à le sortir du règne animal. Il vit en meute nationale. Il défend son territoire à l’aide d’armes foudroyantes. Il extermine sans état d’âme ses congénères. Les plus forts d’entre eux s’accaparent les ressources naturelles aux dépens des plus faibles.
L’accroissement de la population mondiale et la limite territoriale de la planète et de ses ressources vont contraindre l’homme s’il veut pérenniser son espèce à s’intéresser enfin à la science morale : la science de la pérennisation de la vie humaine. Une science qui si elle est appliquée avec talent devient un art, un art de vivre pour durer dans le plaisir vers le bonheur.
Les sciences ont étendu la domination de l’homme sauvage sur toute la planète, mais d’une façon précaire. La science morale le sortira de l’Ere sauvage pour une insertion définitive et sécurisée dans son environnement.



L’image de dieu

   Seule l’espèce humaine dotée d’un cerveau développé ressent l’immense solitude dans laquelle la plonge son incompréhension de l’existence. Dés l’origine, l’homme tenta de rationaliser sa vision de l’univers en imaginant un monde invisible dont la porte d’entrée serait la mort. Les religions puiseraient leur origine dans son incompréhension et son angoisse de la mort pour lui donner un sens. Les réponses fantasmatiques à ses questions existentielles seraient une thérapie à la souffrance et à la dépression par l’espérance d’un destin éternel et l’apaisement intellectuels qu’elles apportent.
 Dans la nature, la sélection naturelle a créé des organes en réponse à des besoins d’adaptation. La culture obéit à cette même exigence d’adaptation par la création d’institutions à l’image des organes, pour aider l’homme à vivre. Ainsi, les religions que l’homme a inventées ont participé à sa survie. Elles seraient des organes culturels dont l’existence dépendrait de leur utilité. Leur évolution correspondrait à une adaptation à un environnement en perpétuelle mutation. Cela expliquerait l’évolution des religions et celle de l’image de dieu au cours de l’histoire.
   La représentation du monde dans les croyances religieuses est une projection de la compréhension intuitive de l’univers que suggère l’expérience de la vie quotidienne. Dieu est le plus souvent une extrapolation de la hiérarchie des sociétés humaines à travers le filtre de la vision caractérielle. Au-dessus du chef de la tribu, il y a le super chef divin. L’image des dieux a toujours été le reflet direct du rapport qu’entretenaient les hommes entre eux. Dans une société violente fonctionnant dans le rapport de force, Dieu est perçu comme un être dur, un juge impitoyable, voire sanguinaire. Au contraire, lorsque le rapport d’intérêt prévaut et que la solidarité, la compassion et l’entraide animent la société civile, l’image divine s’adoucit. Elle se transforme en une puissance protectrice, toute de bonté.
Il est probable qu’avec l’avènement de la culture de la vie, l’image de Dieu se confondra avec son œuvre. Elle sera alors perçue dans toute sa beauté et sa rigueur. La soumission aux lois de la nature rejettera au musée de l’histoire les lois surnaturelles. L’homme recherchera l’échange total avec Dieu, non plus par le biais du surnaturel, mais à travers l’œuvre dont il est le fruit.



Le surhomme

   Le surhomme de la culture de l’argent s’oppose à celui de la culture de la vie. Chez le premier, les qualités physiques et mentales surdéveloppées lui assurent une supériorité dominatrice dans le rapport de force. Chez le second, elles lui assurent une capacité d’échange hors norme. Le premier est  dominateur, le second influent.
La morale de la vie permet au surhomme, de jouir sans blocage de ses sens physiques et de ses facultés mentales, intellectuelles et émotionnelles. Les échanges opportunistes de toutes natures s’effectuent chez lui dans la plus complète fluidité sans qu’aucun mauvais tabou ne vienne perturber leur circulation. Ils le font vivre dans une ivresse exaltante que provoque l’échange total. Ils l’immergent dans la plénitude de l’instant par la magie de la fusion amoureuse avec le monde qui l’entoure. Ce que l’homme ordinaire expérimente dans de rares moments privilégiés, le surhomme est capable de l’éprouver à chaque instant de sa vie.
Il n’est pas pour autant un homme béat. Au contraire, ses émotions ne le figent pas dans l’extase. Il est plein d’une vivacité qui multiplie ses échanges. Son empathie le pousse à l’action pour augmenter le plaisir partagé ou combattre la souffrance rencontrée. Son charisme, loin de se fonder sur sa force, s’exprime par un pouvoir d’influence que lui procurent sa capacité à multiplier les échanges en quantité et en qualité. Il naît d’une séduction irrésistible suscitée par le profit que la capacité d’échange apporte à son entourage. Le surhomme n’est pas un maître qui commande mais un serviteur qui influence.
   La qualité de surhomme n’est pas une vocation élitiste ni un don de la nature. Elle est le produit d’une éducation précoce. Le surhomme est un virtuose qui a appris très tôt les lois de l’échange et qui les maîtrise dans la pratique quotidienne. Le destin de chaque nouveau-né est de devenir un surhomme. Il n’en tient qu’à nous d’inventer une culture qui saura conduire tous nos enfants sur le chemin de la connaissance et du bonheur, par la maîtrise des échanges qui protège la vie.
Nous aurons alors édifié une civilisation plus grande que celle des Pharaons, des Grecs ou des Romains car, si leurs œuvres surent traduire une certaine perfection, dans cette nouvelle civilisation, c’est l’homme lui-même qui la manifestera.



Le sage

   Le sage tire de son expérience une connaissance pratique de la morale. Animé par un sens profond du respect de la vie, entre deux maux, il sait choisir le moindre.
Le sage est avant tout un gestionnaire du présent. Et s’il est visionnaire, il ne sacrifie jamais son idéal de protection à son projet d’un avenir idéal. Sa vision lui est utile pour donner une cohérence stratégique à son action quotidienne, mais il n’oublie jamais la primauté de la protection de la vie humaine sur toute idée, théorie ou croyance.



Le dernier homme

Au début fut le mouvement.
Le mouvement permit l’échange.
L’échange créa la diversité.
La diversité forma l’univers.
De la diversité et des échanges surgit la complexité.
La complexité engendra la conscience.
Et la conscience chercha l’origine du mouvement.

Et si l’espèce humaine doté de cette conscience ne s’avérait être qu’une expérimentation de la nature. L’homme, incapable de respecter les lois naturelles qui l’ont fait exister pendant des millénaires, réunirait alors les conditions de sa disparition. L’insalubrité de la planète, la violence meurtrière et les épidémies viendraient à bout d’une vie naïve qui se croyait surnaturelle.
Alors viendra le jour où, à l’instar du dernier dinosaure, un homme, lui aussi le dernier, s’effondrera. Conscient, il ne sentira pas les effluves âcres et nocifs. Il ne verra pas le ciel aux tristes couleurs plombant une végétation affligée. Non, son regard fouillera les souvenirs d’un temps si proche.
Les lagons bleus, les forêts exubérantes, les rivières poissonneuses et les rires d’enfants perceront son cœur dans la douleur d’un désespoir sans borne.
Le dernier homme au visage d’ange expirera en sanglot et sur son corps arrêté, le ruissellement des larmes sera le dernier mouvement de l’espèce humaine.